Non, mais c’est une fièvre ardente et sans relâche; c’est une lave qui brûle les autres et qui me leurre.

Toi, au moins, tu n’as qu’à abattre. Mais moi je fais naître et je fais vivre. Je dirige les empires, je domine dans les affaires de l’État et du cœur.....

..... Il faut que je sois partout. Je fais résonner l’argent, briller les diamants, retentir les noms. Je chuchote aux femmes, aux poètes, aux ministres, des mots d’amour, de gloire, d’ambition. A la fois je suis chez Messaline et chez Néron, à Paris, à Babylone. Si on découvre une île, j’y saute le premier, un roc perdu dans les mers, j’y suis avant les deux hommes qui s’y entre-gorgeront pour se le disputer. En même temps je m’étale sur le sopha usé de la courtisane et sur la litière parfumée des empereurs. La haine, l’envie, l’orgueil, la colère, tout cela sort à la fois de mes lèvres. La nuit et le jour je travaille. Tandis qu’on brûle les chrétiens, je me vautre avec la volupté dans les bains de rose, je cours sur les chars, je me désespère dans la misère, je rugis dans l’orgueil.

Enfin j’ai fini par croire que j’étais le monde et que tout ce que je voyais se passait en moi.

Parfois je suis fatigué, je deviens fou, je perds mon bon sens et je fais des sottises à faire rire de pitié le dernier de mes démons.

Et moi non plus personne ne m’aime, ni le ciel dont je suis le fils, ni l’enfer dont je suis le maître, ni la terre dont je suis le dieu! Toujours des convulsions, de la rage, du sang, de la frénésie! Jamais non plus mes yeux n’ont de sommeil, jamais mon âme n’a de repos. Toi, au moins, tu peux reposer ta tête sur la fraîcheur des tombeaux. Mais moi j’ai la clarté des palais, les sombres malédictions de la faim et la fumée des crimes qui montent au ciel.

Ah! je suis châtié par le Dieu que je hais. Mais je sens que j’ai l’âme plus large que sa colère, je sens qu’un de mes soupirs pourrait aspirer le monde tout entier et le faire passer dans ma poitrine où il brûlerait comme je brûle.

Quand donc, Seigneur, ta trompette sonnera-t-elle? Il me semble qu’une large harmonie planera alors sur les collines et les océans, car je souffrirais avec toute l’humanité; les cris et les sanglots apaiseront le bruit des miens!

..... Une cohorte de squelettes montés sur des chars s’avançait en courant avec de grands cris de joie et des éclats de triomphe. Derrière eux pendaient des armes brisées, des couronnes de laurier dont les feuilles jaunies et desséchées s’en allaient rapidement avec la poussière et les vents.

«Tiens! Voilà Rome, l’éternelle, qui marche en triomphe, dit Satan. Son Colisée et son Capitole sont deux grains de sable qui lui ont servi de piédestal, mais la mort a fauché dans le bas et la statue est tombée.