VIII

Satan, je t’aime! Toi seul tu comprends peut-être mes joies et mes délires. Mais, plus heureux, un jour, quand le monde ne sera plus, tu pourras te reposer comme lui et dormir dans le vide.

Et moi qui ai tant vécu, tant travaillé, qui n’ai eu que de chastes amours et d’austères pensées, il faudra durer. L’homme a le tombeau, la gloire a l’oubli, le jour se repose dans la nuit, mais moi!

Et je suis seule dans ma route parsemée d’ossements, bordée de ruines! Les anges ont leurs frères, les démons aussi ont leurs compagnes d’enfer; mais moi, toujours le même bruit de ma faux qui coupe, de mes flèches qui sifflent, de mon cheval qui galope. Toujours l’écho de la même vague qui vient mordre le monde!

SATAN.

Tu te plains, la plus heureuse des créatures du ciel! La seule qui soit grande, belle, immuable, éternelle comme Dieu, la seule qui puisse l’égaler, ô toi! qui un jour l’abattras à son tour, quand tu auras terrassé l’univers sous les pieds de ton cheval!

Et alors, quand Dieu ne sera plus, quand le firmament s’échappera de tous côtés, que les étoiles courront éperdues, que les âmes, sorties de leur séjour, erreront dans l’abîme, s’entre-choqueront, se briseront avec des soupirs et des sanglots; alors, pour toi, que de délices! Tu iras siéger sur le trône éternel du ciel et de l’enfer! Tu pourras renverser toutes les planètes, tous les astres, tous les ciels, tous les mondes; tu pourras lâcher ton cheval dans les prairies d’émeraudes et de diamants; tu pourras lui faire une litière avec les ailes que tu auras arrachées aux anges et le couvrir de la robe azurée du Christ! Tu pourras broder ta selle avec toutes les étoiles de l’empyrée, et puis tu le tueras! Et quand tu auras tout brisé, qu’il n’y aura plus qu’un grand vide, que tu auras déchiré ton cercueil, cassé tes flèches, alors tu te feras une couronne de pierre avec la plus haute montagne du ciel, et tu te lanceras dans l’abîme! Ta chute, dût-elle durer un million de siècles, tu mourras. Car le monde doit finir, tout, excepté moi! Je serai plus immortel que Dieu! Je dois vivre pour former le chaos d’autres mondes.

LA MORT.

Tu n’as pas comme moi ce vide et ce froid de mort qui me glace.

SATAN.