Parfois, quand j’ai bien fauché, bien couru sur mon cheval, quand j’ai bien éparpillé mes traits, la lassitude me prend et je m’arrête.

Mais il faut recommencer, reprendre la course infinie qui parcourt les espaces et les mondes. C’est moi qui emporte les croyances avec les gloires, les amours avec les crimes, tout, tout. Je déchire moi-même mon linceul, et une faim atroce me torture sans cesse, comme si un serpent éternel me mordait les entrailles.

Et si je jette les yeux derrière moi, je vois la fumée de l’incendie, la nuit du jour, l’agonie de la vie. Je vois les tombes qui sont sorties de mes mains et le champ du passé si plein de néant. Alors, je m’assois, je repose mes reins si fatigués, ma tête si lourde, mes pieds si las, et je regarde dans un horizon rouge, immense, sans bornes, qui s’enfonce toujours et s’élargit sans cesse. Je le dévorerai comme les autres.

Quand donc, ô Dieu! dormirai-je à mon tour? Quand cesseras-tu de créer? Quand pourrai-je, comme un fossoyeur, m’étendre dans mes tombes et me laisser balancer ainsi sur le monde, au dernier souffle, au dernier râle de la nature mourante aussi?

Alors, je jetterai mes flèches et mon linceul, je laisserai partir mon coursier qui paîtra sur l’herbe des pyramides, qui se couchera dans les palais des empereurs, qui boira la dernière goutte d’eau de l’Océan et qui humera la dernière vapeur du sang! Il pourra tout le jour, toute la nuit, pendant tous les siècles, errer au gré de son caprice, franchir d’un saut depuis l’Atlas jusqu’à l’Himalaya, courir dans son orgueilleuse paresse depuis le ciel jusqu’à la terre, s’amuser à troubler la poussière des empires écroulés, galoper dans les plaines de l’Océan desséché, bondir sur la cendre des grandes villes, aspirer le néant à pleine poitrine, s’y étaler et y ruer à l’aise.

Puis, lassé peut-être aussi comme moi, cherchant un précipice où te jeter, tu voudras, haletant, t’abattre au bout de ta course, devant la mer de l’infini, et là, l’écume à la bouche, le cou tendu, les naseaux vers l’horizon, tu imploreras comme moi un sommeil éternel où tes pieds en feu puissent se reposer, un lit de feuilles vertes où tes paupières calcinées puissent se clore; et attendant immobile sur le rivage, tu demanderas quelque chose de plus fort que toi pour te broyer d’un seul coup, tu demanderas d’aller rejoindre la tempête apaisée, la fleur fanée, le cadavre pourri. Tu demanderas le sommeil, car l’éternité est un supplice, et le néant se dévore.

Oh! pourquoi sommes-nous venus ici? Quel ouragan nous a jetés dans l’abîme, quel ouragan nous rapportera vers les mondes inconnus d’où nous venons?

Mais avant, ô mon bon coursier, tu peux courir encore, tu peux flatter ton oreille du bruit des choses que tu broies. Ta course est longue; du courage! Longtemps tu m’as portée; un plus long temps se passera, et nous deux nous ne vieillissons pas. Les étoiles pâlissent, les montagnes s’affaissent, la terre s’use sur ses axes de diamant, nous deux seuls nous sommes éternels, le néant vivra toujours!

Aujourd’hui tu peux te coucher à mes pieds, polir tes dents sur la mousse des tombeaux, car Satan m’abandonne, et un pouvoir dont je ne connais pas la force m’enchaîne à sa volonté. Les morts vont se réveiller.

C’est un spectacle de Dieu et qui me rappellera ma jeunesse, ma journée d’hier et ma journée de demain.