J’étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de l’Inde où la vie palpite dans chaque atome et apparaît monstrueuse ou adorable sous chaque rayon de soleil. L’air est rempli de parfums et de poisons; les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des pagodes vivantes, les serpents se tapissent sous les bambous, les dieux mystérieux et difformes sont cachés dans le creux des cavernes, parmi de grands monceaux d’or; et au milieu coule le large fleuve, avec ses crocodiles béants qui font claquer leurs écailles dans les lotus du rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne avec des troncs et des cadavres verdis par la peste.

J’aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse, rayonnante; je l’aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers la plage; je l’aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du violon, dans le frémissement des chênes, dans le soleil couchant qui dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se tenaient accoudées et regardaient l’Asie!

II

..... Il pleuvait. J’écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir. Les lumières, près de s’éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal. L’aube parut. Une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et vineuses, envoya dans l’appartement une faible lueur blanchâtre irrisée de violet qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des bougies expirantes reflétées dans la glace.

Marie, étendue, avait certaines parties du corps dans la lumière, d’autres dans l’ombre. Elle s’était dérangée un peu; sa tête était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors du lit et touchait presque le plancher. Il y avait sur la table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau. J’étendis la main, je le pris, je cassai le fil avec mes doigts, et je les respirais. La chaleur de la chambre, sans doute, ou bien le long temps depuis qu’elles étaient cueillies, les avait fanées. Je leur trouvai une odeur exquise et toute particulière. Je humai un à un leur parfum. Comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me rafraîchir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire, et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge de Marie; bientôt elle en fut toute couverte, et les belles fleurs fanées sous lesquelles elle dormait la symbolisèrent à mon esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant. Le malheur qui avait dû passer dessus la rendait plus belle de l’amertume que sa bouche conservait même dans le sommeil, belle des deux rides quelle avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions terribles qui l’avaient dû illuminer comme la foudre.

A ce moment-là elle frissonna; toutes les violettes tombèrent. Elle sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin, d’un baiser de colombe qui s’éveille.

III

RÉCIT DE MARIE

..... Bientôt on me connut. Ce fut à qui m’aurait. Mes amants faisaient mille folies pour me plaire. Tous les soirs je lisais les billets doux de la journée, pour y trouver l’expression nouvelle de quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se ressemblaient. Je savais d’avance la fin de leurs phrases et la manière dont ils allaient tomber à genoux. Il y en a deux que j’ai repoussés par caprice et qui se sont tués. Leur mort ne m’a point touchée. Pourquoi mourir? Que n’ont-ils plutôt tout franchi pour m’avoir? Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers assez larges ni de montagnes assez hautes pour m’empêcher d’arriver jusqu’à lui. Comme je me serais bien entendue, si j’avais été homme, à corrompre des gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche les cris de ma victime!

Trompée, chaque matin, de l’espoir que j’avais eu la veille, je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres. L’uniformité du plaisir me désespérait et je courais à sa poursuite avec une frénésie toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable aux marins en détresse qui boivent de l’eau de mer et ne peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les brûle!