NOVEMBRE
FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE
«Pour niaiser et fantastiquer.»
(Montaigne)
1842.
Cet opuscule, qui n’excède pas les proportions d’une Nouvelle, est écrit sous la forme d’une biographie complétée plus tard par un ami. Il est presque en entier rempli par une étude psychologique, dont le premier des trois fragments qu’on va lire résume la tendance générale ainsi que les inspirations de l’auteur à cette époque de sa jeunesse. Les deux autres extraits sont empruntés à l’unique épisode qui interrompe l’analyse et dont l’héroïne est une courtisane restée inoubliée.
I
..... Quelquefois, n’en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes, plein de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d’un amour furieux des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté par toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les poésies, toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur et de mon orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs. Le sang me fouettait la figure, mes artères m’étourdissaient, ma poitrine semblait se rompre. Je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien, j’étais ivre, j’étais fou. Je m’imaginais être grand; je m’imaginais contenir une incarnation suprême dont la révélation eût effrayé le monde, et ces déchirements, c’était la vie même du dieu que je portais dans mes entrailles.
A ce dieu magnifique j’ai immolé toutes les heures de ma jeunesse. J’avais fait de moi-même un temple pour renfermer quelque chose de divin. Le temple est resté vide; l’ortie a poussé entre les pierres, les piliers s’écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs nids!
N’usant point de l’existence, l’existence m’usait. Mes rêves me fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile, irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie. J’étais un chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se manifester, ni que faire d’eux-mêmes. Ils cherchaient leur forme et attendaient leur moule.