(Suit une analyse du livre de Rabelais.)

Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a sondé que la société telle qu’elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde politique meilleur, une société toute autre. Ce qui existait lui faisait pitié, et pour employer une expression triviale, le monde était farce. Et il l’a tourné en farce.

Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé. La réforme est venue; indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance matérielle.

Et encore?

Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies, théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où nous mènera-t-il?

Voyez donc! Où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? Est-ce l’aurore? Vous n’avez plus de christianisme. Qu’avez-vous donc? des chemins de fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps est mieux, la chair souffre moins; mais le cœur saigne toujours. L’âme, l’âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l’enveloppe qui la renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au berceau; tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont le temps de cadencer leur pensée et qu’ils la jettent à demi écrite sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère, l’orgueil, la satiété!

Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n’aurez pas comblé cet éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un brin d’herbe.

Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu’il puisse se dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu, quoiqu’on n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c’est déjà vieux.

Mais de quoi donc?

Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.