C’était fini. J’étais sorti du collège. Qu’allais-je faire? J’avais beaucoup de plans, beaucoup de projets, cent espérances, mille dégoûts déjà. J’avais envie d’apprendre le grec. Je regrettais de n’être pas corsaire. J’éprouvais des tentations de me faire renégat, muletier ou camaldule. Je voulais sortir de chez moi, de mon moi. Aller n’importe où, partout, avec la fumée de ma cheminée et les feuilles de mon acacia.

Enfin, poussant un long soupir, je me suis rassis à ma table, j’ai enfermé sous un quadruple cachet les cahiers de papier blanc, j’ai écrit dessus, avec la date du jour, «papier réservé pour mon prochain voyage», suivi d’un large point d’interrogation, j’ai poussé cela dans mon tiroir et j’ai tourné la clef.

Dors en paix, sous ta couverture, pauvre papier blanc, qui devait contenir les débordements d’enthousiasme et les cris de joie de la fantaisie libre. Ton format était trop petit et ta couleur trop tendre. Mes mains plus vieilles rompront un jour tes cachets poudreux. Mais qu’écrirais-je sur toi?

II

Il y a déjà dix ans de cela. Aujourd’hui je suis sur le Nil et nous venons de dépasser Memphis.

Nous sommes partis du vieux Caire par un bon vent de nord. Nos deux voiles, entre-croisant leurs angles, se gonflaient dans toute leur largeur; la «Cange» allait penchée, sa carène fendait l’eau. Je l’entends maintenant qui coule plus doucement. A l’avant notre raiz Ibrahim, accroupi à la turque, regardait devant lui, et sans se détourner, de temps en temps, criait la manœuvre à ses matelots. Debout sur la dunette qui fait le toit de notre chambre, le second tenait la barre tout en fumant sa chibouque de bois noir. Il y avait beaucoup de soleil, le ciel était bleu. Avec nos lorgnettes nous avons vu de loin en loin, sur la rive, des hérons ou des cigognes.

L’eau du Nil est toute jaune, elle roule beaucoup de terre; elle semble comme fatiguée de tous les pays qu’elle a traversés et murmurer toujours la plainte monotone de je ne sais quelle lassitude de voyage. Si le Niger et le Nil ne sont qu’un même fleuve, d’où viennent ces flots? qu’ont-ils vu? Ce fleuve-là, tout comme l’Océan, laisse remonter la pensée jusqu’à des distances presque incalculables; et puis, ajoutez par là-dessus l’éternelle rêverie de Cléopâtre et comme un grand reflet de soleil, le soleil doré des Pharaons. A la tombée du jour le ciel est devenu tout rouge à droite et tout rose à gauche. Les pyramides de Sakkara tranchaient en gris dans le fond vermeil de l’horizon. C’était une incandescence qui tenait tout ce côté-là du ciel et le trempait d’une lumière d’or. Sur l’autre rive, à gauche, c’était une teinte rose: plus c’était rapproché de terre, plus c’était rose. Le rose allait montant et s’affaiblissant; il devenait jaune, puis un peu vert; le vert pâlissait et, par un blanc insensible, gagnait le bleu qui faisait la voûte de nos têtes, où se fondait la transition (brusque) des deux grandes couleurs.

III

Là-bas, sur un fleuve plus doux, moins antique, j’ai quelque part une maison blanche dont les volets sont fermés, maintenant que je n’y suis plus. Les peupliers sans feuilles frémissent dans le brouillard froid, et les monceaux de glace que charrie la rivière viennent se heurter aux rives durcies. Les vaches sont à l’étable, les paillassons sur les espaliers, la fumée de la ferme monte lentement dans le ciel gris.

J’ai laissé la longue terrasse Louis XIV, bordée de tilleuls, où, l’été, je me promène en peignoir blanc. Dans six semaines on verra leurs bourgeons. Chaque branche alors aura des boutons rouges; puis viendront les primevères, qui sont jaunes, vertes, roses, iris. Elles garnissent l’herbe des cours. O primevères, mes petites, ne perdez pas vos graines, que je vous revoie à l’autre printemps.