J’ai laissé le grand mur tapissé de roses et le pavillon au bord de l’eau. Une touffe de chèvrefeuille pousse en dehors sur le balcon de fer. A une heure du matin, en juillet, par le clair de lune, il y fait bon venir voir pêcher les caluyots.

IV

Vous raconter ce qu’on éprouve, à l’instant du départ, et comme votre cœur se brise à la rupture subite de ses plus tendres habitudes, ce serait trop long, je saute tout cela.

Entre nous deux, dans le coupé, se tenait, sans mot dire, une dame d’une cinquantaine d’années, la figure emmitouflée de voiles, le corps enveloppé dans une pelisse de soie. Une jeune femme et un monsieur l’avaient conduite jusqu’au bureau. Quand on a tourné la borne de la rue Saint-Honoré, elle a pleuré. Elle allait en Bourgogne, elle devait s’arrêter le soir ou dans la nuit. Son voyage finissait dans quelques heures et elle pleurait. Mais je ne pleurais pas, moi, qui allais plus loin et qui sans doute quittais plus. Pourquoi m’a-t-elle indigné? pourquoi m’a-t-elle fait pitié? pourquoi avais-je envie de lui dire des injures, à cette bonne femme? Serait-ce que notre joie est la seule joie légitime, notre amour, le seul amour vrai, notre douleur, la seule douleur?

A ma droite était un monsieur maigre, en chapeau blanc; à ma gauche, deux conducteurs de diligence qui, par-dessus leur veste, avaient passé leur blouse bleue. Le premier, marqué de petite vérole et portant pour toute barbe une large «mazagran» noire, était notre conducteur à nous. Son compagnon, gros gaillard à figure réjouie, venait depuis quelques jours de donner sa démission et s’en allait à Lyon faire un voyage d’agrément et se livrer à l’exercice de la chasse. Quel mélange d’idées plaisantes ne s’offre-t-il pas à l’esprit dans la personne du conducteur? N’y retrouvez-vous pas, comme moi, le souvenir chéri de la joie bruyante des vacances, le vagabondage de la dix-septième année, la rêverie au grand air, avec cinq chevaux qui galopent devant vous sur une belle route et des paysages à l’horizon, la senteur des foins, du vent sur votre front, et les conversations faciles, les rêves tout haut, les interminables pipes que l’on rebourre et que l’on rallume, tout ce que comporte en soi la fraternité du petit verre, sans oublier non plus ces mystérieuses bourriches inattendues qui entrent chez vous, vers le jour de l’an, dans votre salle à manger chauffée, le matin, vers dix heures, pendant que vous êtes à déjeuner? L’avez-vous jamais talonné de questions sur la longueur de la route, cet homme patient qui vous écoutait toujours. Dans le coin de votre mémoire, n’y a-t-il pas le souvenir encore ému d’une montée quelconque dominant un pays désiré?

V

J’ai souvenir, pendant la première nuit, d’une côte que nous avons montée. C’était au milieu des bois. La lune, par places, donnait sur la route. A gauche, il devait y avoir une grande vallée. La lanterne qui est sur le siège du postillon éclairait la croupe des deux premiers chevaux. Ma voisine, endormie la bouche ouverte, ronflait sur mon épaule. Nous ne disions rien; on roulait.

Le soir, vers dix heures, on s’est arrêté à Nangis-le-Franc pour dîner. Les hommes ont fumé dans la cuisine, autour de la grande cheminée. Des voyageurs pour le commerce ont causé entre eux. L’un d’eux prétendait en reconnaître un autre, ce que cet autre niait: «Pourtant il se souvenait de l’avoir vu chez Goyer, à Clermont. Il y avait bien de cela dix-huit bonnes années, et même il faisait un fameux tapage parce qu’on lui avait donné un lit trop court.—Ah! comme vous étiez en colère.—Oui, pardieu, vous criiez joliment.—C’est possible, monsieur, je ne nie pas; il se peut, mais je n’ai point souvenance.»

VI

Parmi les passagers du bateau de la Saône, nous avons regardé avec attention une jeune et svelte créature qui portait sur sa capote de paille d’Italie un long voile vert.