D’abord une immense nappe d’eau, d’où émergeaient des promontoires tachetés par des lichens, et pas un être vivant, pas un cri. C’était un monde silencieux, immobile et nu; puis de longues plantes se balançaient dans un brouillard qui ressemblait à la vapeur d’une étuve. Un soleil tout rouge surchauffait l’atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, les roches ignées jaillissaient des montagnes, et la pâte des porphyres et des basaltes, qui coulait, se figea. Troisième tableau: dans des mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des coquilles pareilles à des roues de chariot, des tortues qui ont trois mètres, des lézards de soixante pieds; des amphibies allongent entre les roseaux leur col d’autruche à mâchoire de crocodile; des serpents ailés s’envolent. Enfin, sur les grands continents, de grands mammifères parurent, les membres difformes comme des pièces de bois mal équarries, le cuir plus épais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinières et des défenses contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines où fut depuis l’Atlantique; le paléothérium, moitié cheval, moitié tapir, bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre, et le cervus giganteus tremblait sous les châtaigniers à la voix de l’ours des cavernes, qui faisait japper dans sa tanière le chien de Beaugency, trois fois haut comme un loup.
Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C’était comme une féerie en plusieurs actes, ayant l’homme pour apothéose.
Ils furent stupéfaits d’apprendre qu’il existait sur des pierres des empreintes de libellules, de pattes d’oiseaux; et, ayant feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.
Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande route, M. le curé passa, et, les abordant d’une voix pateline:
«Ces messieurs s’occupent de géologie? Fort bien!»
Car il estimait cette science. Elle confirme l’autorité des Écritures en prouvant le déluge.
Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes, pétrifiés.
L’abbé Jeufroy parut surpris du fait; après tout, s’il avait lieu, c’était une raison de plus d’admirer la Providence.
Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu’alors n’avaient pas été fructueuses; et cependant les environs de Falaise, comme tous les terrains jurassiques, devaient abonder en débris d’animaux.
«J’ai entendu dire, répliqua l’abbé Jeufroy, qu’autrefois on avait trouvé à Villers la mâchoire d’un éléphant.» Du reste, un de ses amis, M. Larsoneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur fournirait peut-être des renseignements! Il avait fait une histoire de Port-en-Bessin, où était notée la découverte d’un crocodile.