A la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons, mais, intrépides, les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des marches, dans l’escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine, et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière.
Ce n’était pas une mince besogne, avant de coller les étiquettes, que de savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du grenu leur faisait confondre l’argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le calcaire.
Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien, jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n’étaient pas ailleurs qu’en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura? Impossible de s’y reconnaître; ce qui est système pour l’un est pour l’autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les feuillets des couches s’entremêlent, s’embrouillent; mais Omalius d’Halloy vous prévient qu’il ne faut pas croire aux divisions géologiques.
Cette déclaration les soulagea, et quand ils eurent vu des calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phyllades à Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l’oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny et du mercure à la Chapelle-en-Juger, près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l’argile de Kimmeridge.
A peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit sous les phares; des éboulements l’obstruaient, et il était dangereux de s’y hasarder.
Un loueur de voitures les accosta et leur offrit des promenades aux environs: Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, «Rome s’il le fallait».
Ses prix étaient déraisonnables, mais le nom de Fécamp les avait frappés; en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat, et ils prirent la gondole de Fécamp pour se rendre au plus loin d’abord.
Dans la gondole, Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n’hésitèrent pas à se qualifier d’ingénieurs.
On s’arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes après la frôlèrent pour éviter une grande flaque d’eau avançant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite ils virent une arcade qui s’ouvrait sur une grotte profonde; elle était sonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes de haut en bas et un tapis de varech tout le long de ses dalles.
Cet ouvrage de la nature les étonna, et, ramassant des coquilles, ils s’élevèrent à des considérations sur l’origine du monde.