Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand.
«Mais de pareils bouleversements n’arrivent pas en Europe.
—Mille excuses, témoin celui de Lisbonne. Quant à nos pays, les mines de houille et de pyrite martiale sont nombreuses et peuvent très bien, en se décomposant, former les bouches volcaniques. Les volcans, d’ailleurs, éclatent toujours près de la mer.»
Bouvard promena sa vue sur les flots et crut distinguer au loin une fumée qui montait vers le ciel.
«Puisque l’île Julia, reprit Pécuchet, a disparu, des terrains produits par la même cause auront peut-être le même sort. Un îlot de l’Archipel est aussi important que la Normandie, et même que l’Europe.»
Bouvard se figura l’Europe engloutie dans un abîme.
«Admets, dit Pécuchet, qu’un tremblement de terre ait lieu sous la Manche; les eaux se ruent dans l’Atlantique; les côtes de la France et de l’Angleterre, en chancelant sur leur base, s’inclinent, se rejoignent, et v’lan! tout l’entre-deux est écrasé.»
Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite, qu’il fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l’idée d’un cataclysme le troubla. Il n’avait pas mangé depuis le matin: ses tempes bourdonnaient. Tout à coup le sol lui parut tressaillir, et la falaise, au-dessus de sa tête, pencher par le sommet. A ce moment, une pluie de graviers déroula d’en haut.
Pécuchet l’aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria de loin:
«Arrête! arrête! la période n’est pas accomplie.»