Levés dès l’aurore, ils se mettaient en route avec un morceau de pain dans la poche, et beaucoup de temps était perdu à chercher un site. Pécuchet voulait à la fois reproduire ce qui se trouvait sous ses pieds, l’extrême horizon et les nuages; mais les lointains dominaient toujours les premiers plans; la rivière dégringolait du ciel, le berger marchait sur le troupeau; un chien endormi avait l’air de courir. Pour sa part, il y renonça, se rappelant avoir lu cette définition: «Le dessin se compose de trois choses: la ligne, le grain, le grainé fin, de plus le trait de force. Mais le trait de force, il n’y a que le maître seul qui le donne.» Il rectifiait la ligne, collaborait au grain, surveillait le grainé fin, et attendait l’occasion de donner le trait de force. Elle ne venait jamais, tant le paysage de l’élève était incompréhensible.
Sa sœur, paresseuse comme lui, bâillait devant la table de Pythagore. Mlle Reine lui montrait à coudre, et quand elle marquait du linge, elle levait les doigts si gentiment que Bouvard, ensuite, n’avait pas le cœur de la tourmenter avec sa leçon de calcul. Un de ces jours, ils s’y remettraient. Sans doute, l’arithmétique et la couture sont nécessaires dans un ménage; mais il est cruel, objecta Pécuchet, d’élever les filles en vue seulement du mari qu’elles auront. Toutes ne sont pas destinées à l’hymen; si on veut que plus tard elles se passent des hommes, il faut leur apprendre bien des choses.
On peut inculquer les sciences, à propos des objets les plus vulgaires: dire, par exemple, en quoi consiste le vin; et, l’explication fournie, Victor et Victorine devaient la répéter. Il en fut de même des épices, des meubles, de l’éclairage; mais la lumière, c’était pour eux la lampe, et elle n’avait rien de commun avec l’étincelle d’un caillou, la flamme d’une bougie, la clarté de la lune.
Un jour Victorine demanda: «D’où vient que le bois brûle?» Ses maîtres se regardèrent embarrassés, la théorie de la combustion les dépassant.
Une autre fois, Bouvard, depuis le potage jusqu’au fromage, parla des éléments nourriciers et ahurit les deux petits sous la fibrine, la caséine, la graisse et le gluten.
Ensuite, Pécuchet voulut leur expliquer comment le sang se renouvelle, et il pataugea dans la circulation.
Le dilemme n’est point commode, si l’on part des faits; le plus simple exige des raisons trop compliquées, et, en posant d’abord les principes, on commence par l’absolu, la foi.
Que résoudre? Combiner les deux enseignements, le rationnel et l’empirique; mais un double moyen vers un seul but est l’inverse de la méthode. Ah! tant pis.
Pour les initier à l’histoire naturelle, ils tentèrent quelques promenades scientifiques.
«Tu vois, disaient-ils en montrant un âne, un cheval, un bœuf, les bêtes à quatre pieds; on les nomme des quadrupèdes. Généralement, les oiseaux présentent des plumes, les reptiles des écailles et les papillons appartiennent à la classe des insectes.» Ils avaient un filet pour en prendre, et Pécuchet, tenant la bestiole avec délicatesse, leur faisait observer les quatre ailes, les six pattes, les deux antennes et sa trompe osseuse qui aspire le nectar des fleurs.