Dès sa première enfance, les deux traits distinctifs de sa nature furent une grande naïveté et une horreur de l’action physique. Toute sa vie, il demeura naïf et sédentaire. Il ne pouvait voir marcher ni remuer autour de lui sans s’exaspérer; et il déclarait, avec sa voix mordante, sonore et toujours un peu théâtrale: que cela n’était point philosophique. «On ne peut penser et écrire qu’assis», disait-il.

Sa naïveté se continua jusqu’à ses derniers jours. Cet observateur si pénétrant et si subtil semblait ne voir la vie avec lucidité que de loin. Dès qu’il y touchait, dès qu’il s’agissait de ses voisins immédiats, on eût dit qu’un voile couvrait ses yeux. Son extrême droiture native, sa bonne foi inébranlable, la générosité de toutes ses émotions, de toutes les impulsions de son âme, sont les causes indubitables de cette naïveté persévérante.

Il vécut à côté du monde et non dedans. Mieux placé pour observer, il n’avait point la sensation nette des contacts.

C’est à lui surtout qu’on peut appliquer ce qu’il V écrivit dans sa préface aux Dernières Chansons, de son ami Louis Bouilhet:

Enfin, si les accidents du monde, dès qu’ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l’emploi d’une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous sembleront pas avoir d’autre utilité, et que vous soyez résolus à toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute épreuve, lancez-vous, publiez!

Jeune homme, il était d’une beauté surprenante. Un vieil ami de sa famille, médecin illustre, disait à sa mère: «Votre fils, c’est l’Amour adolescent.»

Dédaigneux des femmes, il vivait dans une exaltation d’artiste, dans une sorte d’extase poétique qu’il entretenait par la fréquentation quotidienne de celui qui fut son plus cher ami, son premier guide, le cœur frère qu’on ne trouve jamais deux fois, Alfred Le Poittevin, mort tout jeune, d’une maladie de cœur, tué par le travail.

Puis, il fut frappé par la terrible maladie qu’un autre ami, M. Maxime du Camp, a eu la mauvaise inspiration de révéler au public, en cherchant à établir un rapport entre la nature artiste de Flaubert et l’épilepsie, à expliquer l’une par l’autre.

Certes, ce mal effroyable n’a pu frapper le corps sans assombrir l’esprit. Mais doit-on le regretter? Les gens tout à fait heureux, forts et bien portants sont-ils préparés comme il faut pour comprendre, pénétrer, exprimer la vie, notre vie si tourmentée et si courte? Sont-ils faits, les exubérants, pour découvrir toutes les VI misères, toutes les souffrances qui nous entourent, pour s’apercevoir que la mort frappe sans cesse, chaque jour, partout, féroce, aveugle, fatale.

Donc, il est possible, il est probable que la première atteinte de l’épilepsie mit une empreinte de mélancolie et de crainte sur l’esprit ardent de ce robuste garçon. Il est probable que, par la suite, une sorte d’appréhension dans la vie lui resta, une manière un peu plus sombre d’envisager les choses, un soupçon devant les événements, un doute devant le bonheur apparent. Mais, pour quiconque a connu l’homme enthousiaste et vigoureux qui était Flaubert, pour quiconque l’a vu vivre, rire, s’exalter, sentir et vibrer chaque jour, il est indubitable que la peur des crises, disparues d’ailleurs dans l’âge mûr et reparues seulement dans les dernières années, ne pouvait modifier que d’une façon presque insensible sa manière d’être et de sentir et les habitudes de sa vie.