Après quelques essais littéraires qui ne furent point publiés, Gustave Flaubert débuta en 1857 par un chef d’œuvre, Madame Bovary.
On sait l’histoire de ce livre, le procès intenté par le ministère public, le réquisitoire violent de M. Pinard, dont le nom restera marqué par ce procès, l’éloquente défense de M. Sénard, l’acquittement difficile, marchandé, reproché par les paroles sévères du président, puis le succès vengeur, éclatant, immense!
Mais Madame Bovary a aussi une histoire secrète qui peut être un enseignement pour les débutants dans ce difficile métier des lettres.
VII
Quand Flaubert, après cinq ans de travail acharné, eut enfin terminé cette œuvre géniale, il la confia à son ami M. Maxime du Camp, qui la remit entre les mains de M. Laurent Pichat, rédacteur-propriétaire de la Revue de Paris. C’est alors qu’il éprouva combien il est difficile de se faire comprendre au premier coup, combien on est méconnu par ceux en qui on a le plus de confiance, par ceux qui passent pour les plus intelligents. C’est de cette époque assurément que date ce mépris qu’il garda du jugement des hommes, et son ironie devant les affirmations ou les négations absolues.
Quelque temps après avoir porté à M. Laurent Pichat le manuscrit de Madame Bovary, M. Maxime du Camp écrivit à Gustave Flaubert la singulière lettre suivante, qui peut-être modifiera l’opinion qu’on a pu se faire après les révélations de cet écrivain sur son ami, et en particulier sur la Bovary, dans ses Souvenirs littéraires:
14 juillet 1856.
Cher vieux, Laurent Pichat a lu ton roman et il m’en envoie l’appréciation que je t’adresse. Tu verras en la lisant combien je dois la partager, puisqu’elle reproduit presque toutes les observations que je t’avais faites avant ton départ. J’ai remis ton livre à Laurent, sans faire autre chose que le lui recommander chaudement; nous ne nous sommes donc nullement entendus pour te scier avec la même scie. Le conseil qu’il te donne est bon et je te dirai même qu’il est le seul que tu doives suivre. Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Revue; nous y ferons faire les coupures que nous jugeons indispensables; tu le publieras ensuite en VIII volume comme tu l’entendras, cela te regarde. Ma pensée très intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument et tu débutes par une œuvre embrouillée à laquelle le style ne suffit pas pour donner de l’intérêt. Sois courageux, ferme les yeux pendant l’opération, et fie-t’en, sinon à notre talent, du moins à notre expérience acquise de ces sortes de choses et aussi à notre affection pour toi. Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses, bien faites, mais inutiles; on ne le voit pas assez; il s’agit de le dégager; c’est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux par une personne exercée et habile: on n’ajoutera pas un mot à ta copie; on ne fera qu’élaguer; ça te coûtera une centaine de francs qu’on réservera sur tes droits, et tu auras publié une chose vraiment bonne, au lieu d’une œuvre incomplète et trop rembourrée. Tu dois me maudire de toutes tes forces, mais songe bien que, dans tout ceci, je n’ai en vue que ton seul intérêt.
Adieu, cher vieux, réponds-moi et sache-moi bien tout à toi.
Maxime du Camp.