«Je ne suis pas malade! Je l’ai retirée!

—Quoi donc?

—Elle!» dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.

Tous les propos de la journée, avec la température de l’appartement et les labeurs de la digestion, l’avaient empêché de dormir, si bien que, n’y tenant plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle. Le matin, il s’était rappelé son action, heureusement sans conséquence, et il venait en instruire Bouvard, qui, par là, fut placé dans son estime à une prodigieuse hauteur.

Il était le fils d’un petit marchand et n’avait pas connu sa mère, morte très jeune. On l’avait, à quinze ans, retiré de pension pour le mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent, et le patron fut envoyé aux galères; histoire farouche qui lui causait encore de l’épouvante. Ensuite, il avait essayé de plusieurs états: élève en pharmacie, maître d’étude, comptable sur un des paquebots de la haute Seine. Enfin, un chef de division, séduit par son écriture, l’avait engagé comme expéditionnaire; mais la conscience d’une instruction défectueuse, avec les besoins d’esprit qu’elle lui donnait, irritait son humeur; et il vivait complètement seul, sans parents, sans maîtresse. Sa distraction était, le dimanche, d’inspecter les travaux publics.

Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la Loire, dans une cour de ferme. Un homme, qui était son oncle, l’avait emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. A sa majorité, on lui versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, son épouse disparaissait en emportant la caisse. Les amis, la bonne chère, et surtout la paresse, avaient promptement achevé sa ruine. Mais il eut l’inspiration d’utiliser sa belle main; et, depuis onze ans, il se tenait dans la même place, chez MM. Descambos frères, Tissus, rue Hautefeuille, 92. Quant à son oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le fameux portrait, Bouvard ignorait même sa résidence et n’en attendait plus rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d’aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet.

Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ils s’étaient tout de suite accrochés par des fibres secrètes. D’ailleurs, comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle particularité, telle imperfection, indifférente ou odieuse dans celui-ci, enchante-t-elle dans celui-là? Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent.

Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l’un paraissait, l’autre fermait son pupitre, et ils s’en allaient ensemble dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées, tandis que Pécuchet, multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait les talons, semblait glisser sur des roulettes. De même leurs goûts particuliers s’harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait un morceau de sucre dans le café. L’un était confiant, étourdi, généreux; l’autre discret, méditatif, économe.

Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la connaissance de Barberou. C’était un ancien commis voyageur, actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames, et qui affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva déplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur (car il avait publié une petite mnémotechnie) donnait des leçons de littérature dans un pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.

Aucun des deux n’avait caché à l’autre son opinion. Chacun en reconnut la justesse. Leurs habitudes changèrent, et, quittant leur pension bourgeoise, ils finirent par dîner ensemble tous les jours.