Bien qu’il fût minuit, Pécuchet eut l’idée de faire un tour dans le jardin. Bouvard ne s’y refusa pas. Ils prirent la chandelle et, l’abritant avec un vieux journal, se promenèrent le long des plates-bandes. Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes: «Tiens, des carottes! Ah! des choux!»
Ensuite ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha de découvrir des bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout à coup sur le mur, et les deux ombres de leur corps s’y dessinaient agrandies, en répétant leurs gestes. Les pointes des herbes dégouttelaient de rosée. La nuit était complètement noire, et tout se tenait immobile dans un grand silence, une grande douceur. Au loin un coq chanta.
Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le papier de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on venait d’en faire sauter les clous. Ils la trouvèrent béante. Ce fut une surprise.
Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis s’endormirent, Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue; Pécuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d’un bonnet de coton, et tous les deux ronflaient sous le clair de la lune, qui entrait par les fenêtres.
II
Quelle joie, le lendemain, en se réveillant! Bouvard fuma une pipe et Pécuchet huma une prise, qu’ils déclarèrent la meilleure de leur existence. Puis ils se mirent à la croisée, pour voir le paysage.
On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le clocher de l’église; et à gauche un rideau de peupliers.
Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardin en quatre morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-bandes, où se dressaient, de place en place, des cyprès nains et des quenouilles. D’un côté, une tonnelle aboutissait à un vigneau; de l’autre, un mur soutenait les espaliers; et une claire-voie, dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au delà du mur un verger; après la charmille, un bosquet; derrière la claire-voie, un petit chemin.
Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à chevelure grisonnante et vêtu d’un paletot noir longea le sentier, en raclant avec sa canne tous les barreaux de la claire-voie. La vieille servante leur apprit que c’était M. Vaucorbeil, un docteur fameux dans l’arrondissement.