Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un mouchoir noué en turban, Pécuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une poche par devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient, s’imposaient des tâches, mangeaient le plus vite possible, mais allaient prendre le café sur le vigneau, pour jouir du point de vue.
S’ils rencontraient un limaçon, ils s’approchaient de lui et l’écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet et coupaient en deux les vers blancs, d’une telle force que le fer de l’outil s’en enfonçait de trois pouces.
Pour se délivrer des chenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule, furieusement.
Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon et des pommes d’amour qui devaient retomber comme des lustres, sous l’arceau de la tonnelle.
Pécuchet fit creuser devant la cuisine un large trou et le disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d’autres récoltes procurant d’autres engrais, tout cela indéfiniment, et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l’avenir des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval, si utile pour les couches, lui manquait. Les cultivateurs n’en vendaient pas: les aubergistes en refusèrent. Enfin, après beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti d’aller lui-même au crottin!
C’est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l’accosta sur la grande route. Quand elle l’eut complimenté, elle s’informa de son ami. Les yeux noirs de cette personne, très brillants, bien que petits, ses hautes couleurs, son aplomb (elle avait même un peu de moustache), intimidèrent Pécuchet. Il répondit brièvement et tourna le dos:—impolitesse que blâma Bouvard.
Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils s’installèrent dans la cuisine et faisaient du treillage, ou bien parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber.
Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps et répétaient chaque matin: «Tout part!» Mais la saison fut tardive, et ils consolaient leur impatience, en disant: «Tout va partir!»
Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup. La vigne promettait.
Puisqu’ils s’entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans l’agriculture:—et l’ambition les prit de cultiver leur ferme.—Avec du bon sens et de l’étude ils s’en tireraient, sans aucun doute.