Mme Bordin et l’abbé Jeufroy reconduisirent MM. Bouvard et Pécuchet jusqu’à leur domicile.
Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reproches fort aimables sur sa sauvagerie, et l’ecclésiastique exprima toute sa surprise de n’avoir pu connaître jusqu’à présent un de ses paroissiens aussi distingué.
Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l’incendie, et, au lieu de reconnaître avec tout le monde que la paille humide s’était enflammée spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Elle venait sans doute de maître Gouy ou peut-être du taupier. Six mois auparavant, Bouvard avait refusé ses services, et même soutenu dans un cercle d’auditeurs que, son industrie étant funeste, le gouvernement la devrait interdire. L’homme, depuis ce temps-là, rôdait aux environs. Il portait sa barbe entière et leur semblait effrayant, surtout le soir, quand il apparaissait au bord des cours en secouant sa longue perche garnie de taupes suspendues.
Le dommage était considérable, et, pour se reconnaître dans leur situation, Pécuchet, pendant huit jours, travailla les registres de Bouvard, qui lui parurent un véritable labyrinthe. Après avoir collationné le journal, la correspondance et le grand-livre couvert de notes au crayon et de renvois, il reconnut la vérité: pas de marchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en caisse, zéro. Le capital se marquait par un déficit de trente-trois mille francs.
Bouvard n’en voulut rien croire, et plus de vingt fois ils recommencèrent les calculs. Ils arrivaient toujours à la même conclusion. Encore deux ans d’une agronomie pareille, leur fortune y passait! Le seul remède était de vendre.
Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était trop pénible; Pécuchet s’en chargea.
D’après l’opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire d’affiches. Il parlerait de la ferme à des clients sérieux et laisserait venir leurs propositions.
«Très bien, dit Bouvard, on a du temps devant soi. Il allait prendre un fermier, ensuite on verrait. Nous ne serons pas plus malheureux qu’autrefois; seulement nous voilà forcés à des économies.»
Elles contrariaient Pécuchet, à cause du jardinage, et quelques jours après, il dit:
«Nous devrions nous livrer exclusivement à l’arboriculture, non pour le plaisir, mais comme spéculation. Une poire qui revient à trois sols est quelquefois vendue dans la capitale jusqu’à des cinq et six francs! Des jardiniers se font avec des abricots vingt-cinq mille livres de rentes! A Saint-Pétersbourg, pendant l’hiver, on paye le raisin un napoléon la grappe! C’est une belle industrie, tu en conviendras! Et qu’est-ce que ça coûte? des soins, du fumier, et le repassage d’une serpette!»