Il monta tellement l’imagination de Bouvard que, tout de suite, ils cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à acheter, et, ayant choisi des noms qui leur paraissaient merveilleux, ils s’adressèrent à un pépiniériste de Falaise, lequel s’empressa de leur fournir trois cents tiges dont il ne trouvait pas le placement.
Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un quincaillier pour les raidisseurs, un charpentier pour les supports. Les formes des arbres étaient d’avance dessinées. Des morceaux de latte sur le mur figuraient des candélabres. Deux poteaux à chaque bout des plates-bandes guindaient horizontalement des fils de fer; et, dans le verger, des cerceaux indiquaient la structure des vases, des baguettes en cône, celle des pyramides, si bien qu’en arrivant chez eux, on croyait voir les pièces de quelque machine inconnue ou la carcasse d’un feu d’artifice.
Les trous étant creusés, ils coupèrent l’extrémité de toutes les racines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost. Six mois après, les plants étaient morts. Nouvelles commandes au pépiniériste, et plantations nouvelles dans des trous encore plus profonds. Mais la pluie, détrempant le sol, les greffes d’elles-mêmes s’enterrèrent et les arbres s’affranchirent.
Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. Il n’abattit pas les flèches, respecta les lambourdes, et, s’obstinant à vouloir coucher d’équerre les duchesses qui devaient former les cordons unilatéraux, il les cassait ou les arrachait invariablement. Quant aux pêchers, il s’embrouilla dans les sur-mères, les sous-mères et les deuxièmes sous-mères. Des vides et des pleins se présentaient toujours où il n’en fallait pas, et impossible d’obtenir sur l’espalier un rectangle parfait, avec six branches à droite et six à gauche, non compris les deux principales, le tout formant une belle arête de poisson.
Bouvard tâcha de conduire les abricotiers; ils se révoltèrent. Il rabattit leurs troncs à ras du sol; aucun ne repoussa. Les cerisiers, auxquels il avait fait des entailles, produisirent de la gomme.
D’abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux de la base, puis trop court, ce qui amenait des gourmands; et souvent ils hésitaient, ne sachant pas distinguer les boutons à bois des boutons à fleurs. Ils s’étaient réjouis d’avoir des fleurs; mais, ayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les trois quarts pour fortifier le reste.
Incessamment ils parlaient de la sève et du cambium, du palissage, du cassage, de l’éborgnage. Ils avaient, au milieu de leur salle à manger, dans un cadre, la liste de leurs élèves, avec un numéro qui se répétait dans le jardin, sur un petit morceau de bois, au pied de l’arbre.
Levés dès l’aube, ils travaillaient jusqu’à la nuit, le porte-jonc à la ceinture. Par les froides matinées de printemps, Bouvard gardait sa veste de tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille redingote sous sa serpillière, et les gens qui passaient le long de la claire-voie les entendaient tousser dans le brouillard.
Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel, et il en étudiait un paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans la pose du jardinier qui décorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le flatta même beaucoup. Il en conçut plus d’estime pour l’auteur.
Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devant les pyramides. Un jour, il fut pris d’un étourdissement,—et, n’osant plus descendre, cria pour que Pécuchet vînt à son secours.