LA MORT.

La mort! et toi?

YUK.

Vois donc! Ma tête va jusqu’aux nues, mes pieds remuent la cendre des tombeaux; quand je parle, c’est le monde qui dit quelque chose, c’est le créateur qui crée, c’est la création qui agit; je suis le passé, le présent, le futur, le monde et l’éternité, cette vie et l’autre, le corps et l’âme; tu peux abattre des pyramides et faire mourir des insectes, mais tu ne m’arracheras pas la moindre parcelle de quelque chose.

Je me moque de ton linceul et de tes joies de sépulcre, je me ris de ta face qui a toujours glissé sur moi comme l’eau sur le marbre. Ta tête jaune, ton ventre en lambeaux, toute la poussière qui t’entoure, les pleurs de sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont tu te fais gloire, les ruines, le passé, l’histoire, tous ces grains de sable qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu tournes dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus larges jusqu’aux larmes d’un chien, l’Atlas jusqu’à un tas de fumier, depuis un tronc jusqu’à un brin d’herbe, tout cela qui est ton domaine, ta gloire, ton royaume, que sais-je enfin? tout ce que tu manges, tout ce que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est commencé pour finir, tout cela me fait pitié, tu entends? tout cela me fait rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il broiera le monde d’un seul coup!

LA MORT.

Qui donc es-tu?

YUK.

Eh quoi! ne m’as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs, n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais les chevaux? n’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre et les charognes de loups sous les feuilles des bois?

Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise à faucher comme ailleurs, vieille vorace que tu es, toi qui manges de la terre et du bronze, n’as-tu pas vu ma main éternelle qui cassait le christ et souillait l’autel?