Eh quoi! quand l’aurore blanchit les vitres au sortir de quelque orgie, quand tu viens boire le vin dans les coupes d’or et essuyer ta bouche aux dents usées avec la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu ma chanson, qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues des morts?

Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches pour mieux faucher, n’as-tu rien entrevu à travers l’écroulement des monarchies? au milieu des ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas des pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au milieu de ces ruines, une voix au milieu de ces voix, une grimace parmi ces figures?

N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose qui le mène, qui le pousse, le remplit et qui le soûle? n’as-tu pas vu une autre éternité dans l’éternité?

Tu crois que tout est fini quand tu as passé? tu te crois l’infini, et que tu donnes des bornes où ton pied se met? partout où ta charrue laboure, tu crois y semer le néant? comme si, après l’incendie, il n’y avait pas les cendres! après le cadavre, n’y a-t-il pas la pourriture? après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité?

LA MORT.

Qui donc es-tu? parle! parle!

YUK.

Ah! qui je suis? je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je; je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera; je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu! tu me connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton linceul troué.

LA MORT.

C’est vrai! je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir, à toi seul, tout ce que j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus qu’un seul fil de mon manteau que tu me l’arracherais.