Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir? Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans l’infini, en dehors, dans mon âme, tout me ment, tout me trompe, tout fuit et tout se met à rire, et voilà que je suis resté dans un océan de fange où je tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de tout cela, et d’aller me soûler à la taverne ou bien de courir chez la fille de joie me vautrer dans quelque ignoble et vénale volupté.
Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore peu, je craignais que mon malheur n’augmentât, que ma chute ne fût plus profonde, mais me voilà au fond du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous l’enfer et un désespoir encore après le désespoir.
Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours? mais je ne suffirais pas aux malheurs qui me dévorent, et il faudrait que mon cœur se double pour que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps.
Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais d’un rayon de soleil, d’une moisson dorée, d’un beau clair de lune dans les bois, et que j’en avais assez, et que cela m’emplissait, et que j’étais heureux quand j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores et arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à maintenant! j’étais si jeune! si enfant! si heureux!
Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre le cœur, après le monde, l’infini, et je me suis perdu dans ces abîmes sans fond, voilà que j’y roule. J’ai voulu sonder les passions, les disséquer, en faire de superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort a prise, et ces passions, que je voudrais courber sous mon genou et les montrer façonnées de mes mains, ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs courants, dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut pour moi, rien de trop fort, et je suis au fond du néant, plus faible qu’un roseau brisé.
Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées que l’aurore menteur m’annonçait si resplendissantes et si pures; j’aurai donc entrevu un monde d’enthousiasme, de transports; l’éclair aura brillé devant mes yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce paradis de pensées dont le large glaive froid de la réalité me sépare pour l’éternité.
Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu là? Voyons! que fais-tu, misérable charogne vivante, qui traînes ta pourriture par les rues, qui bois, qui manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux voler dans les cieux et partir dans l’infini?
Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là, dans la prison de ce corps, où tu bats en vain des ailes que tu brises aux parois qui t’entourent? Je sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et lorsque je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer est devant moi tu veux courir dessus plus vite que le regard; et quand je vois les tombes, n’est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis que le corps veut vivre?
Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non, rien de tout cela! tu es le cœur gonflé, tu es cette voix qui parle et qui prie, qui sanglote et se tord en moi, tandis que mes lèvres sourient.
Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers tes barreaux tu vois encore les hautes cimes perdues dans les nuages où tu naquis, tu vois le large ciel où tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu étouffes déjà, et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre encore tiède qu’on appelle désespoir.