Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure où tout brille et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait, il faisait froid, il marchait pieds nus dans la boue, tandis que derrière lui, à ses côtés, la matière resplendissait dans sa force, qu’elle agissait, qu’elle siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes, ses sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé, honni; on ne voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit donc, mais derrière lui tout s’écroula et il y eut un grand rire.
Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au milieu des ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir immense vint s’abattre sur lui comme un vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes noires, se mit à manger et poussa des cris féroces.
Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de ses larmes était une malédiction pour la terre, c’était quelque chose du cœur qui tombait et s’en allait dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance, de la foi, de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs, tous les parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce qui enchante, tout ce qui est volupté, croyances, ardeurs, avait été arraché par le vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol, emportait les fleurs.
Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait en dedans, il se mourait, et l’âme, rendue folle par tant de douleurs, tournait encore, dans son agonie, au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait franchir.
La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans astres, sans clarté; Satan déjà s’étendait sur le monde palpitant, pour lui arracher son dernier mot.
Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête était dans ses mains, sa chevelure, couverte de poussière, venait battre sur ses yeux en pleurs.
On n’entendait rien que le bruit de l’immense tempête du temps qui allait finir et jetait alors ses plus horribles sanglots. La terre déviait de sa course circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et d’ennui, comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire tomber. Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit un éternel adieu, un dernier et long baiser, à ce qu’il avait éclairé, aux bois, aux prairies, aux forêts, aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il courait dans les longues journées; il était parti, les astres n’étaient point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres mondes, plus haut.
Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une femme à ses côtés... Non, c’est un ange, elle lui a essuyé ses larmes, avec le bout de ses ailes blanches; elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé, viens à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie, aime-moi, je suis si belle.»
Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la branche de salut d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il s’écria tout à coup:
—Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je renais, que je vis, tu vois que le soleil reparaît, que l’herbe pousse sur les coteaux, que les fleuves coulent encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu, j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu le monde passer comme une chaîne de squelettes dans une danse de l’enfer, et je n’avais pas compris! Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et laisse voir au fond quelque chose de resplendissant et d’éternel; oui, je t’aime! Si tu savais! écoute donc! Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps, qui ai marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines? Non, voilà la poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se lèvent et se placent. Qu’étais-je donc? Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je chanterai encore. Oh! je t’aime!