Ainsi vivaient-ils, et pendant que le sang coulait dans les guerres civiles, que le gouvernail de l’État était disputé entre les pirates et des ineptes, et qu’il se brisait dans la tempête, pendant que les empires s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait que de vices splendides, qu’on donnait des prix de morale et qu’il n’y avait de beau que les grands crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir leurs raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes, ils dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient rafraîchir leur vin dans l’eau des lacs.
Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de ses cris n’arrivait pas jusqu’à leurs pieds, une parole rapportée des villes aurait troublé le calme de leurs cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à cette coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni livres, ni journaux, ni lettres, la bibliothèque commune se composait d’Horace, de Rabelais—ai-je besoin de dire qu’il y avait toutes les éditions de Brillat-Savarin et du Cuisinier?—Pas un bout de politique, pas un fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire, aucun des hochets sérieux dont s’amusent les hommes; n’avaient-ils pas toujours devant eux la nature et le vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi donc quelque chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine d’un vin limpide et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle soit, la réponse que vous allez faire les aurait fait rire de pitié, je vous en préviens.
Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au bout de son lit, il leur dit:
—A boire, pour vous et pour moi! trois verres et plusieurs bouteilles! Je suis malade, il n’y a plus de remède, je veux mourir, mais avant j’ai soif et très soif... Je n’ai aucune soif des secours de la religion ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire adieu.
On apporta des bouteilles de toutes les espèces et des meilleures, le vin ruissela à flots pendant vingt heures, et avant l’aurore ils étaient gris.
D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une ivresse douce et prolongée à loisir. Mathurin sentait sa vie s’en aller et, comme Sénèque, qui se fit ouvrir les veines et mettre dans un bain, il se plongea avant de mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme s’en alla droit au Seigneur, comme une outre pleine de bonheur et de liqueur.
Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à trois, quinze bouteilles de beaune (1re qualité 1834) et fait tout un cours de théodicée et de métaphysique.
Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.
Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines; alors, se levant et tournant les yeux vers le couchant, il regarda la campagne s’endormir au crépuscule. Les troupeaux descendaient, et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil couchant dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles; la brise des nuits s’éleva, et les feuilles des vignes, à son souffle, battirent sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues enflammées.
—Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne verrai plus ce soleil, dont les rayons éclaireront mon tombeau, puis ses ruines, et sans jamais venir à moi. Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas leur murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas mourir? La vie est un fleuve, la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs, sous un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure, je me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure, mêlé au tout immense et sans bornes, je n’aurai plus la conscience de mon néant. Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’un simple grain de sel de l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’Électeur?