«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses penchées, sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres viennent; elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties qui croîtront sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait ma voix chanter le long du mur, quand le hibou battait de l’aile sur les clochers, que les cyprès murmuraient les soupirs des morts, je jetais un œil calme sur ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec les débris de cadavres, c’était pour moi un autre monde, où ma pensée même pouvait à peine m’y transporter dans l’infini d’une vague rêverie.

«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux portes de cet autre monde, et elles vont s’ouvrir, car j’en remue le marteau d’un bras de colère, d’un bras désespéré.

«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra tout endormi dans son linceul, et j’irai continuer le songe éternel sous l’herbe douce du printemps ou sous la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier sourire sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins de vin, un cœur plein de la vie et qui n’en veut plus, un cœur ivre et qui ne bat pas.

«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce pas le sommeil? et je vais dormir, dormir sans réveil, longtemps, toujours. Les morts...».

A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour boire et continua:

—La vie est un festin, il y en a qui meurent gorgés de suite et qui tombent sous la table, d’autres rougissent la nappe de sang et de souillures sans nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du bruit, dégoûtés du fumet des mets, gênés par la cohue, baissant la tête et se mettant à pleurer. Heureux les sages, qui mangent longuement, écartent les convives avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns dorment, que les autres sont ivres dès le premier service, qu’un grand nombre sont partis malades, boire enfin les vins les plus exquis, savourer les fruits les plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie, vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux, et mourir!

Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre laisse tomber murmurante de sa conque d’albâtre, il continua ainsi longtemps de parler, de cette voix grave et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie gaie qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme s’épanchait de ses lèvres comme l’eau limpide.

La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit bleue, éclairée d’étoiles; pas un bruit, que celui de la voix de Mathurin qui parla longtemps à ses amis. Ils l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa couche, son œil commençait à se fermer, la flamme blanche des bougies remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait, tremblait sur le lambris, le vin pétillait dans les verres, et l’ivresse sur leurs figures; assis sur le bord de la tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se fermera que quand il l’aura bue.

Vienne donc cette molle langueur des sens, qui enivre jusqu’à l’âme; qu’elle le balance dans une mollesse infinie, qu’il s’endorme en rêvant de joies sans nombre, en disant aussi nunc pulsandum tellus, que les nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur ses draps rougis, dont il fait son linceul, et viennent danser devant lui dans une ronde gracieuse, et, pour adieu, toutes les beautés que le cœur rêve, le charme des premières amours, la volupté des plus longs baisers et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus étoilé et ait une nuit plus limpide; que des clartés d’azur viennent éclairer les joies de cette agonie, fassent le vent plus frais, plus embaumant; que des voix s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés tressaillent comme sous le plus tendre embrassement; que tout soit, pour cet homme, bonheur jusqu’à la mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit qu’un lit pour le bercer dans les siècles!

Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la fenêtre, le vent venait sur Mathurin, il commençait à claquer des dents; ils ont rapproché plus près la table ronde du lit, la fumée de leurs pipes monte au plafond et se répand en nuages bleus qui montent; on entend leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin tombe par terre, ils jurent, ils ricanent; cela va devenir horrible, ils vont se mordre. Ne craignez rien, ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le plancher.