Mathurin parle politique.
—La démocratie est une bonne chose pour les gens pauvres et de mauvaise compagnie, on parviendra peut-être un jour, hélas! à ce que tous les hommes puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne boira plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils avaient de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la Révolution... Pauvres moines! ils cultivaient si bien la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le drôle de corps, qui mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation... bien méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit, qu’il eût ruiné l’État, entretenu des maîtresses sur les fonds publics, bu du vin au lieu de répandre du sang, ce serait un homme justement, dignement vertueux... Je disais donc que Fourier... un bien beau morceau sur l’art culinaire... ce qui n’empêche que Washington ne fût un grand homme, et Monthyon quelque chose de surhumain, de divin, presque de sur-stupide; il s’agirait de définir la vertu avant d’en décerner les prix. Celui qui en aurait donné une bonne classification, qui, auparavant, l’aurait bien établie avec des caractères tranchés, nettement exprimés, positifs en un mot, celui-là aurait mérité un prix extraordinaire, j’en conviens; il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu citer des exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles: moralité, liberté, devoir, et montrer (ç’aurait été le sublime de la proposition et on aurait pu enfermer ça dans une période savante) comme les hommes sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des devoirs puisqu’ils sont libres; s’étendre longuement aussi, par manière de hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu récompensée et le vice puni; on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor, Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron, Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée, Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette, Montyon, l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des grands hommes, des grands génies, des Dieux, des êtres...
Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules; il continua:
—Vive la philanthropie!—un verre de frappé!—l’histoire est une science morale par-dessus tout, à peu près comme la vue d’une maison de filles et celle d’un échafaud plein de sang; les faits prouvent pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes que nous admirons comme poésie lyrique; les chrétiens, qu’on égorgeait, ne se doutaient pas qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache; Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit, au bout de seize siècles, le sujet d’un beau tableau; les croisades, la Réforme, 93, la philosophie, la philanthropie qui nourrit les hommes avec des pommes de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a été de mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine, les bateaux à vapeur et les tartes à la crème sont des inventions utiles, vous l’avouerez, à peu près comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état de terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie à ceux qui veulent la perdre, ils vous coupent la plante des pieds pour vous faire ouvrir les yeux, et vous abîment de coups de poing pour vous rendre heureux; ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital, où vous mourez de faim, et votre cadavre sert encore après vous à faire dire des bêtises sur chaque fibre de votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on élève pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une providence éternelle, et du sens commun des nations. Combien y a-t-il d’hommes qui en aient?... Le bordeaux se chauffe toujours... l’ordre des comestibles est des plus substantiels aux plus légers, celui des boissons des plus tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées... si vous voulez qu’une alouette soit bonne, coupez par le milieu.
—Et la Providence, maître?
—Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et qu’un gigot de chevreuil mariné est une bonne chose... tout n’est pas fini, et il y a deux sciences éternelles: la philosophie et la gastronomie. Il s’agit de savoir si l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si elle reste à part comme individu, et où elle va, dans quel pays... et comment on peut conserver longtemps du bourgogne... Je crois qu’il y a encore une meilleure manière d’arranger le homard... et un plan nouveau d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère que les chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps à l’eau de Seltz et à la perfectibilité humaine, je suis convaincu maintenant de l’absinthe; elle est comme la vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la grimace.
—Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme?
—Un verre de vin!
—La récompense et le châtiment?
—Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et contractant ses lèvres sur ses dents.