—Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous?

—Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius? penses-tu mieux connaître les hommes que les habitants de la lune? l’histoire même est un mensonge réel.

—Qu’est-ce que cela veut dire?

—Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont et qu’ils ne sont plus, que les hommes vivent et meurent, que l’être et le néant sont deux faussetés qui n’en font qu’une, qui est le toujours!

—Je ne comprends pas, maître.

—Et moi encore moins, répondit Mathurin.

—Cela est bien profond, dit Jacques aux trois quarts ivre, et il y a sous ce dernier mot une grande finesse.

—N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un homme et un grain de sable, entre aujourd’hui et hier, cette heure-ci et celle qui va venir, des espaces que la pensée ne peut mesurer et des mondes de néants entiers qui les remplissent? La pensée même peut-elle se résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit s’élève et s’en va de son enveloppe, ne crois-tu pas quelquefois que tu n’es plus, que ton corps est tombé, que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de sable, et ton corps n’est plus ton corps, cette chose tourmentée, qui est sur toi, n’est qu’un voile rempli d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la nature, de la sensation elle-même? Prends un grain de sable, il y a là un abîme à creuser pendant des siècles; palpe-toi bien pour voir si tu existes, et quand tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu ne sonderas pas.

Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine métaphysique aussi plate.

—Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en lui et autour de lui que si tu étais tombé ivre mort au fond d’une barrique de vin plus grande que l’Atlantique. Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de beau dans la création, vouloir faire un concert de louanges avec tous les cris de malédiction qui retentissent, de sanglots qui éclatent, de ruines qui croulent, c’est là la philosophie de l’histoire, disent-ils; quelle philosophie! Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et vantez la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un fumier! le calme et le murmure des ondes, quand l’eau salée entre par les sabords et que le navire sombre: ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas d’une agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui tombe de la montagne, comme son onde bouillonnante entraîne avec elle les débris de la prairie, le feuillage encore vert de la forêt cassé par les vents, la boue des ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible râle de cette agonie sans nom, levez les yeux, quelle beauté! quelle horreur! quel abîme! Allez encore, fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt générations de morts entassés les uns sur les autres, cherchez des empires perdus sous le sable du désert, et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous trouverez peut-être encore des temps inconnus, une autre histoire, un autre monde, d’autres siècles titaniques, d’autres calamités, d’autres désastres, des ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des ossements broyés sous les pas.