Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton; ses cheveux, mouillés de sueur, étaient collés en longues mèches sur son front pâle. Il se lève et regarde autour de lui, son œil bleu est terne comme le plomb, aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle, c’est déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau. Ainsi, placé sur son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au cou, calme entre le tombeau et la débauche, il semblait être la statue de la dérision, ayant pour piédestal une cuve et regardant la mort face à face.

Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans cette ivresse dernière; le monde danse au chevet de mort de Mathurin. Au calme heureux des premières libations succèdent la fièvre et ses chauds battements, elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite sous leur peau, dans leurs veines bleues gonflées; leurs cœurs battent, ils soufflent eux-mêmes, on entend le bruit de leurs haleines et les craquements du lit qui ploie sous les soubresauts du mourant.

Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés, leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans la mort. Mathurin seul trouva la dernière.

Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés, les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur, et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure, et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas? si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits. Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes les bouteilles bues.

C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.

Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit haletant sur sa couche tachée de vin.

—Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!

Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait. Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie, c’était une fureur de démons ivres.

Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt dans le dernier spasme de son orgie sublime.

Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux poings; il prend encore un carafon et veut le boire.