Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc, renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps, ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes volontés et ses caprices par delà le tombeau.
Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.
Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un cimetière désigné.
C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient.
Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard, venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non, il était mort.
Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous les bouchons, cabarets, cafés, ils entrent; la foule s’ameute, les voitures ne peuvent plus circuler, on marche sur les pattes des chiens, qui mordent, et sur les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte, on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret, on fait place à Mathurin porté par ses deux disciples, on l’admire, pourquoi pas? On les voit ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche, la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur les autres et claquent à vide, le gosier avale, et ils continuent.
Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un martyr du gouvernement? la victime d’un assassinat? s’était-il noyé? asphyxié? était-il mort d’amour ou d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite une souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une dissertation sur les funérailles et prouva qu’on devait s’enterrer puisque les taupes elles-mêmes s’enterraient, il parla au nom de la morale outragée; on l’avait d’abord écouté, car son discours commençait par des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter le peuple contre le roi parce que le pain était trop cher et que cet homme venait de mourir de faim; il le proposa si bas que personne ne l’entendit.
Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils entrèrent dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux; on le coucha sur une table de marbre, avec des dominos; Jacques et André s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur. On se presse autour d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils? qu’est-ce donc? pourquoi? point de réponse.
—Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens, et c’est comme cela qu’ils enterrent leurs gens.
—Vous vous trompez, ce sont des Turcs!