Je ne trouvais rien qui fût digne de moi, je ne me trouvais également propre à rien. Travailler, tout sacrifier à une idée, à une ambition, ambition misérable et triviale, avoir une place, un nom? après? à quoi bon? Et puis je n’aimais pas la gloire, la plus retentissante ne m’eût point satisfait parce qu’elle n’eût jamais atteint à l’unisson de mon cœur.
Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot que la vie et plus honteux que d’y tenir. Élevé sans religion, comme les hommes de mon âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni l’insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je suis entré quelquefois dans une église, c’était pour écouter l’orgue, pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches; mais quant au dogme, je n’allais pas jusqu’à lui; je me sentais bien le fils de Voltaire.
Je voyais les autres gens vivre, mais d’une autre vie que la mienne: les uns croyaient, les autres niaient, d’autres doutaient, d’autres enfin ne s’occupaient pas du tout de tout ça et faisaient leurs affaires, c’est-à-dire vendaient dans leurs boutiques, écrivaient leurs livres ou criaient dans leur chaire; c’était là ce qu’on appelle l’humanité, surface mouvante de méchants, de lâches, d’idiots et de laids. Et moi j’étais dans la foule, comme une algue arrachée sur l’Océan, perdue au milieu des flots sans nombre qui roulaient, qui m’entouraient et qui bruissaient.
J’aurais voulu être empereur pour la puissance absolue, pour le nombre des esclaves, pour les armées éperdues d’enthousiasme; j’aurais voulu être femme pour la beauté, pour pouvoir m’admirer moi-même, me mettre nue, laisser retomber ma chevelure sur mes talons et me mirer dans les ruisseaux. Je me perdais à plaisir dans des songeries sans limites, je m’imaginais assister à de belles fêtes antiques, être roi des Indes et aller à la chasse sur un éléphant blanc, voir des danses ioniennes, écouter le flot grec sur les marches d’un temple, entendre les brises des nuits dans les lauriers-roses de mes jardins, fuir avec Cléopâtre sur ma galère antique. Ah! folies que tout cela! malheur à la glaneuse qui laisse là sa besogne et lève la tête pour voir les berlines passer sur la grande route! En se remettant à l’ouvrage, elle rêvera de cachemires et d’amours de princes, ne trouvera plus d’épi et rentrera sans avoir fait sa gerbe.
Il eût mieux valu faire comme tout le monde, ne prendre la vie ni trop au sérieux ni trop au grotesque, choisir un métier et l’exercer, saisir sa part du gâteau commun et le manger en disant qu’il est bon, que de suivre le triste chemin où j’ai marché tout seul; je ne serais pas à écrire ceci ou c’eût été une autre histoire. A mesure que j’avance, elle se confond même pour moi, comme les perspectives que l’on voit de trop loin, car tout passe, même le souvenir de nos larmes les plus brûlantes, de nos rires les plus sonores; bien vite l’œil se sèche et la bouche reprend son pli; je n’ai plus maintenant que la réminiscence d’un long ennui qui a duré plusieurs hivers, passés à bâiller, à désirer ne plus vivre.
C’est peut-être pour tout cela que je me suis cru poète; aucune des misères ne m’a manqué, hélas! comme vous voyez. Oui, il m’a semblé autrefois que j’avais du génie, je marchais le front rempli de pensées magnifiques, le style coulait sous ma plume comme le sang dans mes veines; au moindre froissement du beau, une mélodie pure montait en moi, ainsi que ces voix aériennes, sons formés par le vent, qui sortent des montagnes; les passions humaines auraient vibré merveilleusement si je les avais touchées, j’avais dans la tête des drames tout faits, remplis de scènes furieuses et d’angoisses non révélées; depuis l’enfant dans son berceau jusqu’au mort dans sa bière, l’humanité résonnait en moi avec tous ses échos; parfois des idées gigantesques me traversaient tout à coup l’esprit, comme, l’été, ces grands éclairs muets qui illuminent une ville entière, avec tous les détails de ses édifices et les carrefours de ses rues. J’en étais ébranlé, ébloui; mais quand je retrouvais chez d’autres les pensées et jusqu’aux formes mêmes que j’avais conçues, je tombais, sans transition, dans un découragement sans fond; je m’étais cru leur égal et je n’étais plus que leur copiste! Je passais alors de l’enivrement du génie au sentiment désolant de la médiocrité, avec toute la rage des rois détrônés et tous les supplices de la honte. Dans de certains jours, j’aurais juré être né pour la Muse, d’autres fois je me trouvais presque idiot; et toujours passant ainsi de tant de grandeur à tant de bassesse, j’ai fini, comme les gens souvent riches et souvent pauvres dans leur vie, par être et par rester misérable.
Dans ce temps-là, chaque matin en m’éveillant, il me semblait qu’il allait s’accomplir, ce jour-là, quelque grand événement; j’avais le cœur gonflé d’espérance, comme si j’eusse attendu d’un pays lointain une cargaison de bonheur; mais, la journée avançant, je perdais tout courage; au crépuscule surtout, je voyais bien qu’il ne viendrait rien. Enfin la nuit arrivait et je me couchais.
De lamentables harmonies s’établissaient entre la nature physique et moi. Comme mon cœur se serrait quand le vent sifflait dans les serrures, quand les réverbères jetaient leur lueur sur la neige, quand j’entendais les chiens aboyer après la lune!
Je ne voyais rien à quoi me raccrocher, ni le monde, ni la solitude, ni la poésie, ni la science, ni l’impiété, ni la religion; j’errais entre tout cela, comme les âmes dont l’enfer ne veut pas et que le paradis repousse. Alors je me croisais les bras, me regardant comme un homme mort, je n’étais plus qu’une momie embaumée dans ma douleur; la fatalité, qui m’avait courbé dès ma jeunesse, s’étendait pour moi sur le monde entier, je la regardais se manifester dans toutes les actions des hommes aussi universellement que le soleil sur la surface de la terre, elle me devint une atroce divinité, que j’adorais comme les Indiens adorent le colosse ambulant qui leur passe sur le ventre; je me complaisais dans mon chagrin, je ne faisais plus d’effort pour en sortir, je le savourais même, avec la joie désespérée du malade qui gratte sa plaie et se met à rire quand il a du sang aux ongles.
Il me prit contre la vie, contre les hommes, contre tout, une rage sans nom. J’avais dans le cœur des trésors de tendresse, et je devins plus féroce que les tigres; j’aurais voulu anéantir la création et m’endormir avec elle dans l’infini du néant; que ne me réveillé-je à la lueur des villes incendiées! J’aurais voulu entendre le frémissement des ossements que la flamme fait pétiller, traverser des fleuves chargés de cadavres, galoper sur des peuples courbés et les écraser des quatre fers de mon cheval, être Gengiskan, Tamerlan, Néron, effrayer le monde au froncement de mes sourcils.