Autant j’avais eu d’exaltations et de rayonnements, autant je me renfermai et me roulai sur moi-même. Depuis longtemps déjà j’ai séché mon cœur, rien de nouveau n’y entre plus, il est vide comme les tombeaux où les morts se sont pourris. J’avais pris le soleil en haine, j’étais excédé du bruit des fleuves, de la vue des bois, rien ne me semblait sot comme la campagne; tout s’assombrit et se rapetissa, je vécus dans un crépuscule perpétuel.

Quelquefois je me demandais si je ne me trompais pas; j’alignais ma jeunesse, mon avenir, mais quelle pitoyable jeunesse, quel avenir vide!

Quand je voulais sortir du spectacle de ma misère et regarder le monde, ce que j’en pouvais voir c’étaient des hurlements, des cris, des larmes, des convulsions, la même comédie revenant perpétuellement avec les mêmes acteurs; et il y a des gens, me disais-je, qui étudient tout cela et se remettent à la tâche tous les matins! Il n’y avait plus qu’un grand amour qui eût pu me tirer de là, mais je regardais cela comme quelque chose qui n’est pas de ce monde, et je regrettai amèrement tout le bonheur que j’avais rêvé.

Alors la mort m’apparut belle. Je l’ai toujours aimée; enfant, je la désirais seulement pour la connaître, pour savoir qu’est-ce qu’il y a dans le tombeau et quels songes a ce sommeil; je me souviens avoir souvent gratté le vert-de-gris de vieux sous pour m’empoisonner, essayé d’avaler des épingles, m’être approché de la lucarne d’un grenier pour me jeter dans la rue... Quand je pense que presque tous les enfants font de même, qu’ils cherchent à se suicider dans leurs jeux, ne dois-je pas conclure que l’homme, quoi qu’il en dise, aime la mort d’un amour dévorant? il lui donne tout ce qu’il crée, il en sort et il y retourne, il ne fait qu’y songer tant qu’il vit, il en a le germe dans le corps, le désir dans le cœur.

Il est si doux de se figurer qu’on n’est plus! il fait si calme dans tous les cimetières! là, tout étendu et roulé dans le linceul et les bras en croix sur la poitrine, les siècles passent sans plus vous éveiller que le vent qui passe sur l’herbe. Que de fois j’ai contemplé, dans les chapelles des cathédrales, ces longues statues de pierre couchées sur les tombeaux! leur calme est si profond que la vie ici-bas n’offre rien de pareil; ils ont, sur leur lèvre froide, comme un sourire monté du fond du tombeau, on dirait qu’ils dorment, qu’ils savourent la mort. N’avoir plus besoin de pleurer, ne plus sentir de ces défaillances où il semble que tout se rompt, comme des échafaudages pourris, c’est là le bonheur au-dessus de tous les bonheurs, la joie sans lendemain, le rêve sans réveil. Et puis on va peut-être dans un monde plus beau, par delà les étoiles, où l’on vit de la vie de la lumière et des parfums; l’on est peut-être quelque chose de l’odeur des roses et de la fraîcheur des prés! Oh! non, non, j’aime mieux croire que l’on est bien mort tout à fait, que rien ne sort du cercueil; et s’il faut encore sentir quelque chose, que ce soit son propre néant, que la mort se repaisse d’elle-même et s’admire; assez de vie juste pour sentir que l’on n’est plus.

Et je montais au haut des tours, je me penchais sur l’abîme, j’attendais le vertige venir, j’avais une inconcevable envie de m’élancer, de voler dans l’air, de me dissiper avec les vents; je regardais la pointe des poignards, la gueule des pistolets, je les appuyais sur mon front, je m’habituais au contact de leur froid et de leur pointe; d’autres fois, je regardais les rouliers tournant à l’angle des rues et l’énorme largeur des roues broyer la poussière sur le pavé, je pensais que ma tête serait ainsi bien écrasée, pendant que les chevaux iraient au pas. Mais je n’aurais pas voulu être enterré, la bière m’épouvante; j’aimerais plutôt être déposé sur un lit de feuilles sèches, au fond des bois, et que mon corps s’en allât petit à petit au bec des oiseaux et aux pluies d’orage.

Un jour, à Paris, je me suis arrêté longtemps sur le Pont-Neuf; c’était l’hiver, la Seine charriait, de gros glaçons ronds descendaient lentement le courant et se fracassaient sous les arches, le fleuve était verdâtre, j’ai songé à tous ceux qui étaient venus là pour en finir. Combien de gens avaient passé à la place où je me tenais alors, courant la tête levée à leurs amours ou à leurs affaires, et qui y étaient revenus, un jour, marchant à petits pas, palpitant à l’approche de mourir! ils se sont approchés du parapet, ils ont monté dessus, ils ont sauté. Oh! que de misères ont fini là, que de bonheurs y ont commencé! Quel tombeau froid et humide! comme il s’élargit pour tous! comme il y en a dedans! ils sont là tous, au fond, roulant lentement avec leurs faces crispées et leurs membres bleus, chacun de ces flots glacés les emporte dans leur sommeil et les traîne doucement à la mer.

Quelquefois les vieillards me regardaient avec envie, ils me disaient que j’étais heureux d’être jeune, que c’était là le bel âge, leurs yeux caves admiraient mon front blanc, ils se rappelaient leurs amours et me les contaient; mais je me suis souvent demandé si, dans leur temps, la vie était plus belle, et comme je ne voyais rien en moi que l’on pût envier, j’étais jaloux de leurs regrets, parce qu’ils cachaient des bonheurs que je n’avais pas eus. Et puis c’étaient des faiblesses d’homme en enfance à faire pitié! je riais doucement et pour presque rien comme les convalescents. Quelquefois je me sentais pris de tendresse pour mon chien, et je l’embrassais avec ardeur; ou bien j’allais dans une armoire revoir quelque vieil habit de collège, et je songeais à la journée où je l’avais étrenné, aux lieux où il avait été avec moi, et je me perdais en souvenirs sur tous mes jours vécus. Car les souvenirs sont doux, tristes ou gais, n’importe! et les plus tristes sont encore les plus délectables pour nous, ne résument-ils pas l’infini? l’on épuise quelquefois des siècles à songer à une certaine heure qui ne reviendra plus, qui a passé, qui est au néant pour toujours, et que l’on rachèterait par tout l’avenir.

Mais ces souvenirs-là sont des flambeaux clairsemés dans une grande salle obscure, ils brillent au milieu des ténèbres; il n’y a que dans leur rayonnement que l’on y voit, ce qui est près d’eux resplendit, tandis que tout le reste est plus noir, plus couvert d’ombres et d’ennui.

Avant d’aller plus loin, il faut que je vous raconte ceci: