Jamais je n’avais vu une femme de si près, toute sa beauté m’entourait, son bras touchait le mien, les plis de sa robe retombaient sur mes jambes, la chaleur de sa hanche m’embrasait, je sentais par ce contact les ondulations de son corps, je contemplais la rondeur de son épaule et les veines bleues de ses tempes. Elle me dit:

—Eh bien?

—Eh bien, repris-je d’un air gai, voulant secouer cette fascination qui m’endormait.

Mais je m’arrêtai là, j’étais tout entier à la parcourir des yeux. Sans rien dire, elle me passa un bras autour du corps et m’attira sur elle, dans une muette étreinte. Alors je l’entourai de mes deux bras et je collai ma bouche sur son épaule, j’y bus avec délices mon premier baiser d’amour, j’y savourais le long désir de ma jeunesse et la volupté trouvée de tous mes rêves, et puis je me renversais le cou en arrière, pour mieux voir sa figure; ses yeux brillaient, m’enflammaient, son regard m’enveloppait plus que ses bras, j’étais perdu dans son œil, et nos doigts se mêlèrent ensemble; les siens étaient longs, délicats, ils se tournaient dans ma main avec des mouvements vifs et subtils, j’aurais pu les broyer au moindre effort, je les serrais exprès pour les sentir davantage.

Je ne me souviens plus maintenant de ce qu’elle me dit ni de ce que je lui répondis, je suis resté ainsi longtemps, perdu, suspendu, balancé dans ce battement de mon cœur; chaque minute augmentait mon ivresse, à chaque moment quelque chose de plus m’entrait dans l’âme, tout mon corps frissonnait d’impatience, de désir, de joie; j’étais grave pourtant, plutôt sombre que gai, sérieux, absorbé comme dans quelque chose de divin et de suprême. Avec sa main elle me serrait la tête sur son cœur, mais légèrement, comme si elle eût eu peur de me l’écraser sur elle.

Elle ôta sa manche par un mouvement d’épaules, sa robe se décrocha; elle n’avait pas de corset, sa chemise bâillait. C’était une de ces gorges splendides où l’on voudrait mourir étouffé dans l’amour. Assise sur mes genoux, elle avait une pose naïve d’enfant qui rêve, son beau profil se découpait en lignes pures; un pli d’une courbe adorable, sous l’aisselle, faisait comme le sourire de son épaule; son dos blanc se courbait un peu, d’une manière fatiguée, et sa robe affaissée retombait par le bas en larges plis sur le plancher; elle levait les yeux au ciel et chantonnait dans ses dents un refrain triste et langoureux.

Je touchai à son peigne, je l’ôtai, ses cheveux déroulèrent comme une onde, et les longues mèches noires tressaillirent en tombant sur ses hanches. Je passais d’abord ma main dessus, et dedans, et dessous; j’y plongeais le bras, je m’y baignais le visage, j’étais navré. Quelquefois je prenais plaisir à les séparer en deux, par derrière, et à les ramener devant de manière à lui cacher les seins; d’autrefois je les réunissais tous en réseau et je les tirais, pour voir sa tête renversée en arrière et son cou tendre en avant, elle se laissait faire comme une morte.

Tout à coup elle se dégagea de moi, dépassa ses pieds de dedans sa robe, et sauta sur le lit avec la prestesse d’une chatte, le matelas s’enfonça sous ses pieds, le lit craqua, elle rejeta brusquement en arrière les rideaux et se coucha, elle me tendit les bras, elle me prit. Oh! les draps même semblaient tout échauffés encore des caresses d’amour qui avaient passé là.

Sa main douce et humide me parcourait le corps, elle me donnait des baisers sur la figure, sur la bouche, sur les yeux, chacune de ces caresses précipitées me faisait pâmer, elle s’étendait sur le dos et soupirait; tantôt elle fermait les yeux à demi et me regardait avec une ironie voluptueuse, puis, s’appuyant sur le coude, se tournant sur le ventre, relevant ses talons en l’air, elle était pleine de mignardises charmantes, de mouvements raffinés et ingénus; enfin, se livrant à moi avec abandon, elle leva les yeux au ciel et poussa un grand soupir qui lui souleva tout le corps... Sa peau chaude, frémissante, s’étendait sous moi et frissonnait; des pieds à la tête je me sentais tout recouvert de volupté; ma bouche collée à la sienne, nos doigts mêlés ensemble, bercés dans le même frisson, enlacés dans la même étreinte, respirant l’odeur de sa chevelure et le souffle de ses lèvres, je me sentis délicieusement mourir. Quelque temps encore je restai, béant, à savourer le battement de mon cœur et le dernier tressaillement de mes nerfs agités, puis il me sembla que tout s’éteignait et disparaissait.

Mais elle, elle ne disait rien non plus; immobile comme une statue de chair, ses cheveux noirs et abondants entouraient sa tête pâle, et ses bras dénoués reposaient étendus avec mollesse; de temps à autre un mouvement convulsif lui secouait les genoux et les hanches; sur sa poitrine, la place de mes baisers était rouge encore, un son rauque et lamentable sortait de sa gorge, comme lorsqu’on s’endort après avoir longtemps pleuré et sangloté. Tout à coup je l’entendis qui disait ceci: «Dans l’oubli de tes sens, si tu devenais mère», et puis je ne me souviens plus de ce qui suivait, elle croisa les jambes les unes sur les autres et se berça de côté et d’autre, comme si elle eut été dans un hamac.