Elle me passa sa main dans les cheveux, en se jouant, comme avec un enfant, et me demanda si j’avais eu une maîtresse; je lui répondis que oui, et comme elle continuait, j’ajoutais qu’elle était belle et mariée. Elle me fit encore d’autres questions sur mon nom, sur ma vie, sur ma famille.
—Et toi, lui dis-je, as-tu aimé?
—Aimer! non?
Et elle fit un éclat de rire forcé qui me décontenança.
Elle me demanda encore si la maîtresse que j’avais était belle, et après un silence elle reprit:
—Oh! comme elle doit t’aimer! Dis-moi ton nom, hein! ton nom.
A mon tour je voulus savoir le sien.
—Marie, répondit-elle, mais j’en avais un autre, ce n’est pas comme cela qu’on m’appelait chez nous.
Et puis je ne sais plus, tout cela est parti, c’est déjà si vieux! Cependant il y a certaines choses que je revois comme si c’était hier, sa chambre par exemple; je revois le tapis du lit, usé au milieu, la couche d’acajou avec des ornements en cuivre et des rideaux de soie rouge moirés; ils craquaient sous les doigts, les franges en étaient usées. Sur la cheminée, deux vases de fleurs artificielles; au milieu, la pendule, dont le cadran était suspendu entre quatre colonnes d’albâtre. Çà et là, accrochée à la muraille, une vieille gravure entourée d’un cadre de bois noir et représentant des femmes au bain, des vendangeurs, des pêcheurs.
Et elle! elle! quelquefois son souvenir me revient, si vif, si précis que tous les détails de sa figure m’apparaissent de nouveau, avec cette étonnante fidélité de mémoire que les rêves seuls nous donnent, quand nous revoyons avec leurs mêmes habits, leur même son de voix, nos vieux amis morts depuis des années, et que nous nous en épouvantons. Je me souviens bien qu’elle avait sur la lèvre inférieure, du côté gauche, un grain de beauté, qui paraissait dans un pli de la peau quand elle souriait; elle n’était plus fraîche même, et le coin de sa bouche était serré d’une façon amère et fatiguée.