Quand je fus prêt à m’en aller, elle me dit adieu.

—Adieu!

—Vous reverra-t-on!

—Peut-être!

Et je sortis, l’air me ranima, je me trouvais tout changé, il me semblait qu’on devait s’apercevoir, sur mon visage, que je n’étais plus le même homme, je marchais légèrement, fièrement, content, libre, je n’avais plus rien à apprendre, rien à sentir, rien à désirer dans la vie. Je rentrai chez moi, une éternité s’était passée depuis que j’en étais sorti; je montai à ma chambre et je m’assis sur mon lit, accablé de toute ma journée, qui pesait sur moi avec un poids incroyable. Il était peut-être 7 heures du soir, le soleil se couchait, le ciel était en feu, et l’horizon tout rouge flamboyait par-dessus les toits des maisons; le jardin, déjà dans l’ombre, était plein de tristesse, des cercles jaunes et orange tournaient dans le coin des murs, s’abaissaient et montaient dans les buissons, la terre était sèche et grise; dans la rue quelques gens du peuple, aux bras de leurs femmes, chantaient en passant et allaient aux barrières.

Je repensais toujours à ce que j’avais fait, et je fus pris d’une indéfinissable tristesse, j’étais plein de dégoût, j’étais repu, j’étais las. «Mais ce matin même, me disais-je, ce n’était pas comme cela, j’étais plus frais, plus heureux, à quoi cela tient-il?» et par l’esprit je repassai dans toutes les rues où j’avais marché, je revis les femmes que j’avais rencontrées, tous les sentiers que j’avais parcourus, je retournai chez Marie et je m’arrêtai sur chaque détail de mon souvenir, je pressurai ma mémoire pour qu’elle m’en fournît le plus possible. Toute ma soirée se passa à cela; la nuit vint et je demeurai fixé, comme un vieillard, à cette pensée charmante, je sentais que je n’en ressaisirais rien, que d’autres amours pourraient venir, mais qu’ils ne ressembleraient plus à celui-là, ce premier parfum était senti, ce son était envolé, je désirais mon désir et je regrettais ma joie.

Quand je considérais ma vie passée et ma vie présente, c’est-à-dire l’attente des jours écoulés et la lassitude qui m’accablait, alors je ne savais plus dans quel coin de mon existence mon cœur se trouvait placé, si je rêvais ou si j’agissais, si j’étais plein de dégoût ou plein de désir, car j’avais à la fois les nausées de la satiété et l’ardeur des espérances.

Ce n’était donc que cela, aimer! ce n’était donc que cela, une femme! Pourquoi, ô mon Dieu, avons-nous encore faim alors que nous sommes repus? pourquoi tant d’aspirations et tant de déceptions? pourquoi le cœur de l’homme est-il si grand, et la vie si petite? il y a des jours où l’amour des anges même ne lui suffirait pas, et il se fatigue en une heure de toutes les caresses de la terre.

Mais l’illusion évanouie laisse en nous son odeur de fée, et nous en cherchons la trace par tous les sentiers où elle a fui; on se plaît à se dire que tout n’est pas fini de sitôt, que la vie ne fait que de commencer, qu’un monde s’ouvre devant nous. Aura-t-on, en effet, dépensé tant de rêves sublimes, tant de désirs bouillants pour aboutir là? Or je ne voulais pas renoncer à toutes les belles choses que je m’étais forgées, j’avais créé pour moi, en deçà de ma virginité perdue, d’autres formes plus vagues, mais plus belles, d’autres voluptés moins précises comme le désir que j’en avais, mais célestes et infinies. Aux imaginations que je m’étais faites naguère, et que je m’efforçais d’évoquer, se mêlait le souvenir intense de mes dernières sensations, et le tout se confondant, fantôme et corps, rêve et réalité, la femme que je venais de quitter prit pour moi une proportion synthétique, où tout se résuma dans le passé et d’où tout s’élança pour l’avenir. Seul et pensant à elle, je la retournai encore en tous sens, pour y découvrir quelque chose de plus, quelque chose d’inaperçu, d’inexploré la première fois; l’envie de la revoir me prit, m’obséda, c’était comme une fatalité qui m’attirait, une pente où je glissais.

Oh! la belle nuit! il faisait chaud, j’arrivai à sa porte tout en sueur, il y avait de la lumière à sa fenêtre; elle veillait sans doute; je m’arrêtai, j’eus peur, je restai longtemps ne sachant que faire, plein de mille angoisses confuses. Encore une fois j’entrai, ma main, une seconde fois, glissa sur la rampe de son escalier et tourna sa clef.