C’est quand elle se fut couchée près de moi qu’elle m’étala, avec un orgueil de courtisane, toutes les splendeurs de sa chair. Je vis à nu sa gorge dure et toujours gonflée comme d’un murmure orageux, son ventre de nacre, au nombril creusé, son ventre élastique et convulsif, doux pour s’y plonger la tête comme sur un oreiller de satin chaud; elle avait des hanches superbes, de ces vraies hanches de femmes, dont les lignes, dégradantes sur une cuisse ronde, rappellent toujours, de profil, je ne sais quelle forme souple et corrompue de serpent et de démon; la sueur qui mouillait sa peau la lui rendait fraîche et collante, dans la nuit ses yeux brillaient d’une manière terrible, et le bracelet d’ambre qu’elle portait au bras droit sonnait quand elle s’attrapait au lambris de l’alcôve. Ce fut dans ces heures-là qu’elle me disait, tenant ma tête serrée sur son cœur:
—Ange d’amour, de délices, de volupté, d’où viens-tu? où est ta mère? à quoi songeait-elle quand elle t’a conçu? rêvait-elle la force des lions d’Afrique ou le parfum de ces arbres lointains, si embaumants qu’on meurt à les sentir? Tu ne me dis rien; regarde-moi avec tes grands yeux, regarde-moi, regarde-moi! ta bouche! ta bouche! tiens, tiens, voilà la mienne!
Et puis ses dents claquaient comme par un grand froid, et ses lèvres écartées tremblaient et envoyaient dans l’air des paroles folles:
—Ah! je serais jalouse de toi, vois-tu, si nous nous aimions; la moindre femme qui te regarderait...
Et elle achevait sa phrase dans un cri. D’autrefois elle m’arrêtait avec des bras raidis et disait tout bas qu’elle allait mourir.
—Oh! que c’est beau, un homme, quand il est jeune! Si j’étais homme, moi, toutes les femmes m’aimeraient, mes yeux brilleraient si bien! je serais si bien mis, si joli! Ta maîtresse t’aime, n’est-ce pas? je voudrais la connaître. Comment vous voyez-vous? est-ce chez toi ou chez elle? est-ce à la promenade, quand tu passes à cheval? tu dois être si bien à cheval! au théâtre, quand on sort et qu’on lui donne son manteau? ou bien la nuit dans son jardin? Les belles heures que vous passez, n’est-ce pas, à causer ensemble, assis sous la tonnelle!
Je la laissais dire, il me semblait qu’avec ces mots elle me faisait une maîtresse idéale, et j’aimais ce fantôme qui venait d’arriver dans mon esprit et qui y brillait plus rapide qu’un feu follet, le soir, dans la campagne.
—Y a-t-il longtemps que vous vous connaissez? conte-moi ça un peu. Que lui dis-tu pour lui plaire? est-elle grande ou petite? chante-t-elle?
Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle se trompait, je lui parlai même de mes appréhensions à la venir trouver, du remords, ou mieux de l’étrange peur que j’en avais eue ensuite, et du retour soudain qui m’avait poussé vers elle. Quand je lui eus bien dit que je n’avais jamais eu de maîtresse, que j’en avais cherché partout, que j’en avais rêvé longtemps, et qu’enfin elle était la première qui eût accepté mes caresses, elle se rapprocha de moi avec étonnement et, me prenant par le bras, comme si j’étais une illusion qu’elle voulût saisir:
—Vrai? me dit-elle, oh! ne me mens pas. Tu es donc vierge, et c’est moi qui t’ai défloré, pauvre ange? tes baisers, en effet, avaient je ne sais quoi de naïf, tel que les enfants seuls en auraient s’ils faisaient l’amour. Mais tu m’étonnes! tu es charmant; à mesure que je te regarde, je t’aime de plus en plus, ta joue est douce comme une pêche, ta peau, en effet, est toute blanche, tes beaux cheveux sont forts et nombreux. Ah! comme je t’aimerais si tu voulais! car je n’ai vu que toi comme ça; on dirait que tu me regardes avec bonté, et pourtant tes yeux me brûlent, j’ai toujours envie de me rapprocher de toi et de te serrer sur moi.