C’étaient les premières paroles d’amour que j’entendisse de ma vie. Parties n’importe d’où, notre cœur les reçoit avec un tressaillement bien heureux. Rappelez-vous cela! Je m’en abreuvais à plaisir. Oh! comme je m’élançais vite dans le ciel nouveau.
—Oui, oui, embrasse-moi bien, embrasse-moi bien! tes baisers me rajeunissent, disait-elle, j’aime à sentir ton odeur comme celle de mon chèvrefeuille au mois de juin, c’est frais et sucré tout à la fois; tes dents, voyons-les, elles sont plus blanches que les miennes, je ne suis pas si belle que toi... Ah! comme il fait bon, là!
Et elle s’appuya la bouche sur mon cou, y fouillant avec d’âpres baisers, comme une bête fauve au ventre de sa victime.
—Qu’ai-je donc, ce soir? tu m’as mise toute en feu, j’ai envie de boire et de danser en chantant. As-tu quelquefois voulu être petit oiseau? nous volerions ensemble, ça doit être doux de faire l’amour dans l’air, les vents vous poussent, les nuages vous entourent... Non, tais-toi que je te regarde, que je te regarde longtemps, afin que je me souvienne de toi toujours!
—Pourquoi cela?
—Pourquoi cela? reprit-elle, mais pour m’en souvenir, pour penser à toi; j’y penserai la nuit, quand je ne dors pas, le matin, quand je m’éveille, j’y penserai toute la journée, appuyée sur ma fenêtre à regarder les passants, mais surtout le soir, quand on n’y voit plus et qu’on n’a pas encore allumé les bougies; je me rappellerai ta figure, ton corps, ton beau corps, où la volupté respire, et ta voix! Oh! écoute, je t’en prie, mon amour, laisse-moi couper de tes cheveux, je les mettrai dans ce bracelet-là, ils ne me quitteront jamais.
Elle se leva de suite, alla chercher ses ciseaux et me coupa, derrière la tête, une mèche de cheveux. C’étaient de petits ciseaux pointus, qui crièrent en jouant sur leur vis; je sens encore sur la nuque le froid de l’acier et la main de Marie.
C’est une des plus belles choses des amants que les cheveux donnés et échangés. Que de belles mains, depuis qu’il y a des nuits, ont passé à travers les balcons et donné de tresses noires! Arrière les chaînes de montre tordues en huit, les bagues où ils sont collés dessus, les médaillons où ils sont disposés en trèfles, et tous ceux qu’a pollués la main banale du coiffeur; je les veux tout simples et noués, aux deux bouts, d’un fil, de peur d’en perdre un seul; on les a coupés soi-même à la tête chérie, dans quelque suprême moment, au plus fort d’un premier amour, la veille du départ. Une chevelure! manteau magnifique de la femme aux jours primitifs, quand il lui descendait jusqu’aux talons et lui couvrait les bras, alors qu’elle s’en allait avec l’homme, marchant au bord des grands fleuves, et que les premières brises de la création faisaient tressaillir à la fois la cime des palmiers, la crinière des lions, la chevelure des femmes! J’aime les cheveux. Que de fois, dans des cimetières qu’on remuait ou dans les vieilles églises qu’on abattait, j’en ai contemplé qui apparaissaient dans la terre remuée, entre des ossements jaunes et des morceaux de bois pourri! Souvent le soleil jetait dessus un pâle rayon et les faisait briller comme un filon d’or; j’aimais à songer aux jours où, réunis ensemble sur un cuir blanc et graissés de parfums liquides, quelque main, sèche maintenant, passait dessus et les étendait sur l’oreiller, quelque bouche, sans gencives maintenant, les baisait au milieu et en mordait le bout avec des sanglots heureux.
Je me laissai couper les miens avec une vanité niaise, j’eus la honte de n’en pas demander à mon tour, et à cette heure que je n’ai rien, pas un gant, pas une ceinture, pas même trois corolles de rose desséchées et gardées dans un livre, rien que le souvenir de l’amour d’une fille publique, je les regrette.
Quand elle eut fini, elle vint se recoucher près de moi, elle entra dans les draps toute frissonnante de volupté, elle grelottait, et se ratatinait sur moi, comme un enfant; enfin elle s’endormit, laissant sa tête sur ma poitrine.