Chaque fois que je respirais, je sentais le poids de cette tête endormie se soulever sur mon cœur. Dans quelle communion intime me trouvais-je donc avec cet être inconnu? Ignorés jusqu’à ce jour l’un à l’autre, le hasard nous avait unis, nous étions là dans la même couche, liés par une force sans nom; nous allions nous quitter et ne plus nous revoir, les atomes qui roulent et volent dans l’air ont entre eux des rencontres plus longues que n’en ont sur la terre les cœurs qui s’aiment; la nuit, sans doute, les désirs solitaires s’élèvent et les songes se mettent à la recherche les uns des autres, celui-là soupire peut-être après l’âme inconnue qui soupire après lui dans un autre hémisphère, sous d’autres cieux.
Quels étaient, maintenant, les rêves qui se passaient dans cette tête-là? songeait-elle à sa famille, à son premier amant, au monde, aux hommes, à quelque vie riche, éclairée d’opulence, à quelque amour désiré? à moi, peut-être! L’œil fixé sur son front pâle, j’épiais son sommeil, et je tâchais de découvrir un sens au son rauque qui sortait de ses narines.
Il pleuvait, j’écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir; les lumières, près de s’éteindre, pétillaient dans les bobèches de cristal. L’aube parut, une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et vineuses, envoya dans l’appartement une faible lumière blanchâtre, irisée de violet, qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des bougies expirantes, reflétées dans la glace.
Marie, étendue sur moi, avait ainsi certaines parties du corps dans la lumière, d’autres dans l’ombre; elle s’était dérangée un peu, sa tête était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors du lit et touchait presque le plancher; il y avait sur la table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau, j’étendis la main, je le pris, je cassai le fil avec mes dents et je les respirai. La chaleur de la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis qu’elles étaient cueillies les avait fanées, je leur trouvai une odeur exquise et toute particulière, je humai une à une leur parfum; comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me refroidir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge de Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent à mon esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant; le malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle de l’amertume que sa bouche conservait, même en dormant, belle des deux rides qu’elle avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions terribles qui l’avaient dû sillonner comme la foudre à en juger par les traces restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre raconter, moi qui recherchais dans l’existence humaine le côté sonore et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes.
A ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes tombèrent, elle sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin, d’un baiser de colombe qui s’éveille.
Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle me dit:
—A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par te dire qu’elles n’ont pas toujours été ce qu’elles sont, elles te feraient des contes sur leurs familles et sur leurs amours, mais je ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse; écoute, tu vas voir si j’ai été heureuse! Sais-tu que souvent j’ai eu envie de me tuer? une fois on est arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié asphyxiée. Oh! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y a longtemps que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer m’effraie, et pourtant, j’ai envie d’être morte!
Je suis de la campagne, notre père était fermier. Jusqu’à ma première communion, on m’envoyait tous les matins garder les vaches dans les champs; toute la journée je restais seule, je m’asseyais au bord d’un fossé, à dormir, ou bien j’allais dans le bois dénicher des nids; je montais aux arbres comme un garçon, mes habits étaient toujours déchirés; souvent on m’a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé aller les bestiaux chez les voisins. Quand c’était la moisson et que, le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j’entendais chanter des chansons où il y avait des choses que je ne comprenais pas, les garçons embrassaient les filles, on riait aux éclats; cela m’attristait et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route, en m’en retournant à la maison, je demandais à monter dans une voiture de foin, l’homme me prenait avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne; croirais-tu que je finis par goûter un indicible plaisir à me sentir soulever de terre par les mains fortes et robustes d’un gars solide, qui avait la figure brûlée par le soleil et la poitrine toute en sueur? D’ordinaire ses bras étaient retroussés jusqu’aux aisselles, j’aimais à toucher ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux à chaque mouvement de sa main, et à me faire embrasser par lui, pour me sentir râper la joue par sa barbe. Au bas de la prairie où j’allais tous les jours, il y avait un petit ruisseau entre deux rangées de peupliers, au bord duquel toutes sortes de fleurs poussaient; j’en faisais des bouquets, des couronnes, des chaînes; avec des grains de sorbier, je me faisais des colliers, cela devint une manie, j’en avais toujours mon tablier plein, mon père me grondait et disait que je ne serais jamais qu’une coquette. Dans ma petite chambre j’en avais mis aussi; quelquefois cette quantité d’odeurs-là m’enivrait, et je m’assoupissais, étourdie, mais jouissant de ce malaise. L’odeur du foin coupé par exemple, du foin chaud et fermenté, m’a toujours semblé délicieuse, si bien que, les dimanches, je m’enfermais dans la grange, y passant tout mon après-midi à regarder les araignées filer leurs toiles aux sommiers, et à entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante, mais je devenais une belle fille, j’étais toute pleine de santé. Souvent une espèce de folie me prenait, et je courais, je courais jusqu’à tomber ou bien je chantais à tue-tête, ou je parlais seule et longtemps; d’étranges désirs me possédaient, je regardais toujours les pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l’amour, quelques-uns venaient jusque sous ma fenêtre s’ébattre au soleil et se jouer dans la vigne. La nuit, j’entendais encore le battement de leurs ailes et leur roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j’aurais voulu être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient pour s’embrasser. «Que se disent-ils donc, pensais-je, qu’ils ont l’air si heureux?», et je me rappelais aussi de quel air superbe j’avais vu courir les chevaux après les juments, et comment leurs naseaux étaient ouverts; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des brebis aux approches du bélier, et le murmure des abeilles quand elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l’étable, souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l’émanation de leurs membres, vapeur de vie que j’aspirais à pleine poitrine, pour contempler furtivement leur nudité, où le vertige attirait toujours mes yeux troublés. D’autres fois, au détour d’un bois, au crépuscule surtout, les arbres eux-mêmes prenaient des formes singulières: c’étaient tantôt des bras qui s’élevaient vers le ciel, ou bien le tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit, quand je m’éveillais et qu’il y avait de la lune et des nuages, je voyais dans le ciel des choses qui m’épouvantaient et qui me faisaient envie. Je me souviens qu’une fois, la veille de Noël, j’ai vu une grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient; elle avait bien cent pieds de haut, mais elle alla, s’allongeant toujours en s’amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta séparé, la tête s’envola la première, tout le reste s’agitait encore. Ou bien je rêvais; à dix ans déjà, j’avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines de luxure. N’était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait dans mon sang, et me faisait bondir le cœur au frôlement de mes membres entre eux? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques de volupté; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l’or, des formes inconnues remuaient, comme du vif-argent répandu.
A l’église je regardais l’homme nu étalé sur la croix, et je redressais sa tête, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je levais ses paupières; je me faisais devant moi un homme beau, avec un regard de feu; je le détachais de la croix et je le faisais descendre vers moi, sur l’autel, l’encens l’entourait, il s’avançait dans la fumée, et de sensuels frémissements me couraient sur la peau.
Quand un homme me parlait, j’examinais son œil et le jet qui en sort, j’aimais surtout ceux dont les paupières remuent toujours, qui cachent leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement d’ailes d’un papillon de nuit; à travers leurs vêtements, je tâchais de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j’interrogeais mes jeunes amies, j’épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la nuit le bruit de leur couche.