A douze ans, je fis ma première communion, on m’avait fait venir de la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures bleues; j’avais voulu qu’on me mît les cheveux en papillotes, comme à une dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace, j’étais belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j’aurais voulu pouvoir l’être. C’était aux environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs avaient rempli l’église de fleurs, on embaumait; moi-même, depuis trois jours, j’avais travaillé avec les autres à orner de jasmin la petite table sur laquelle on prononce les vœux, l’autel était couvert d’hyacinthes, les marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous avions toutes des gants blancs et un cierge dans la main; j’étais bien heureuse, je me sentais faite pour cela; pendant toute la messe, je remuais des pieds sur le tapis, car il n’y en avait pas chez mon père; j’aurais voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et demeurer toute seule dans l’église, au milieu des cierges allumés; mon cœur battait d’une espérance nouvelle, j’attendais l’hostie avec anxiété, j’avais entendu dire que la première communion changeait, et je croyais que, le sacrement passé, tous mes désirs seraient calmés. Mais non! rassise à ma place, je me retrouvai dans ma fournaise; j’avais remarqué que l’on m’avait regardée, en allant vers le prêtre, et qu’on m’avait admirée, je me rengorgeai, je me trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de toutes les délices cachées en moi et que j’ignorais moi-même.

A la sortie de la messe, nous défilâmes toutes en rang, dans le cimetière; les parents et les curieux étaient des deux côtés, dans l’herbe, pour nous voir passer; je marchais la première, j’étais la plus grande, Pendant le dîner, je ne mangeai pas, j’avais le cœur tout oppressé; ma mère, qui avait pleuré pendant l’office, avait encore les yeux rouges; quelques voisins vinrent pour me féliciter et m’embrassèrent avec effusion, leurs caresses me répugnaient. Le soir, aux vêpres, il y avait encore plus de monde que le matin. En face de nous, on avait disposé les garçons, ils nous regardaient avidement, moi surtout; même lorsque j’avais les yeux baissés, je sentais encore leurs regards. On les avait frisés, ils étaient en toilette comme nous. Quand, après avoir chanté le premier couplet d’un cantique, ils reprenaient à leur tour, leur voix me soulevait l’âme, et quand elle s’éteignait, ma jouissance expirait avec elle, et puis s’élançait de nouveau quand ils recommençaient. Je prononçai les vœux; tout ce que je me rappelle, c’est que je parlais de robe blanche et d’innocence.

Marie s’arrêta ici, perdue sans doute dans l’émouvant souvenir par lequel elle avait peur d’être vaincue, puis elle reprit en riant d’une manière désespérée:

—Ah! la robe blanche! il y a longtemps qu’elle est usée! et l’innocence avec elle! Où sont les autres maintenant? il y en a qui sont mortes, d’autres qui sont mariées et ont des enfants; je n’en vois plus aucune, je ne connais personne. Tous les jours de l’an encore, je veux écrire à ma mère, mais je n’ose pas, et puis bah! c’est bête, tous ces sentiments-là!

Se raidissant contre son émotion, elle continua:

—Le lendemain, qui était encore un jour de fête, un camarade vint pour jouer avec moi; ma mère me dit: «Maintenant que tu es une grande fille, tu ne devrais plus aller avec les garçons», et elle nous sépara. Il n’en fallut pas plus pour me rendre amoureuse de celui-là, je le recherchais, je lui fis la cour, j’avais envie de m’enfuir avec lui de mon pays, il devait m’épouser quand je serais grande, je l’appelais mon mari, mon amant, il n’osait pas. Un jour que nous étions seuls, et que nous revenions ensemble du bois où nous avions été cueillir des fraises, en passant près d’un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant de tout mon corps en l’embrassant à la bouche, je me mis à crier: «Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous!» Il se dégagea de moi et s’enfuit.

Depuis ce temps-là je m’écartai de tout le monde et ne sortis plus de la ferme, je vivais solitairement dans mes désirs, comme d’autres dans leurs jouissances. Disait-on qu’un tel avait enlevé une fille qu’on lui refusait, je m’imaginais être sa maîtresse, fuir avec lui en croupe, à travers champs, et le serrer dans mes bras; si l’on parlait d’une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la mariée je tremblais de crainte et de volupté; j’enviais jusqu’aux beuglements plaintifs des vaches, quand elles mettent bas; en en rêvant la cause, je jalousais leurs douleurs.

A cette époque-là mon père mourut, ma mère m’emmena à la ville avec elle, mon frère partit pour l’armée, où il est devenu capitaine. J’avais seize ans quand nous partîmes de la maison; je dis adieu pour toujours au bois, à la prairie où était mon ruisseau, adieu au portail de l’église, où j’avais passé de si bonnes heures à jouer au soleil, adieu aussi à ma pauvre petite chambre; je n’ai plus revu tout cela. Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrèrent leurs amoureux, j’allais avec elles en parties, je les regardais s’aimer, et je me repaissais à loisir de ce spectacle. Tous les jours c’était quelque nouveau prétexte pour m’absenter, ma mère s’en aperçut bien, elle m’en fit d’abord des reproches, puis finit par me laisser tranquille.

Un jour enfin une vieille femme, que je connaissais depuis quelque temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu’elle m’avait trouvé un amant fort riche, que le lendemain soir je n’avais qu’à sortir comme pour porter de l’ouvrage dans un faubourg, et qu’elle m’y mènerait.

Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, je crus souvent que j’allais devenir folle; à mesure que l’heure approchait, le moment s’éloignait, je n’avais que ce mot-là dans la tête: un amant! un amant! j’allais avoir un amant, j’allais être aimée, j’allais donc aimer! Je mis d’abord mes souliers les plus minces, puis, m’apercevant que mon pied s’évasait dedans, je pris des bottines; j’arrangeai également mes cheveux de cent manières, en torsades, puis en bandeaux, en papillotes, en nattes; à mesure que je me regardais dans la glace, je devenais plus belle, mais je ne l’étais pas assez, mes habits étaient communs, j’en rougis de honte. Que n’étais-je une de ces femmes qui sont blanches au milieu de leurs velours, toute chargée de dentelles, sentant l’ambre et la rose, avec de la soie qui craque, et des domestiques tout cousus d’or! Je maudis ma mère, ma vie passée, et je m’enfuis, poussée par toutes les tentations du diable, et d’avance les savourant toutes.