Au détour d’une rue, un fiacre nous attendait, nous montâmes dedans; une heure après il nous arrêta à la grille d’un parc. Après nous y être promenées quelque temps, je m’aperçus que la vieille m’avait quittée, et je restai seule à marcher dans les allées. Les arbres étaient grands, tout couverts de feuilles, des bandes de gazon entouraient des plates-bandes de fleurs, jamais je n’avais vu de si beau jardin, une rivière passait au milieu, des pierres, disposées habilement çà et là, formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l’eau et, les ailes enflées, se laissaient pousser par le courant. Je m’amusai aussi à voir la volière, où des oiseaux de toutes sortes criaient et se balançaient sur leurs anneaux; ils étalaient leurs queues panachées et passaient les uns devant les autres, c’était un éblouissement. Deux statues de marbre blanc, au bas du perron, se regardaient, dans des poses charmantes; le grand bassin d’en face était doré par le soleil couchant et donnait envie de s’y baigner. Je pensais à l’amant inconnu qui demeurait là, à chaque instant je m’attendais à voir sortir de derrière un bouquet d’arbres quelque homme beau et marchant fièrement comme un Apollon. Après le dîner, et quand le bruit du château, que j’entendais depuis longtemps, se fut apaisé, mon maître parut. C’était un vieillard tout blanc et maigre, serré dans des habits trop justes, avec une croix d’honneur sur son habit, et des dessous de pied qui l’empêchaient de remuer les genoux; il avait un grand nez, et de petits yeux verts qui avaient l’air méchant. Il m’aborda en souriant, il n’avait plus de dents. Quand on sourit il faut avoir une petite lèvre rose comme la tienne, avec un peu de moustache aux deux bouts, n’est-ce pas, cher ange?

Nous nous assîmes ensemble sur un banc, il me prit les mains, il me les trouva si jolies qu’il en baisait chaque doigt; il me dit que si je voulais être sa maîtresse, rester sage et demeurer avec lui, je serais bien riche, j’aurais des domestiques pour me servir, et tous les jours de belles robes, je monterais à cheval, je me promènerais en voiture; mais pour cela, disait-il, il fallait l’aimer. Je lui promis que je l’aimerais.

Et cependant aucune de ces flammes intérieures qui naguère me brûlaient les entrailles, à l’approche des hommes, ne m’arrivait; à force d’être à côté de lui et de me dire intérieurement que c’était celui-là dont j’allais être la maîtresse, je finis par en avoir envie. Quand il me dit de rentrer, je me levai vivement, il était ravi, il tremblait de joie, le bonhomme! Après avoir traversé un beau salon, où les meubles étaient tout dorés, il me mena dans ma chambre et voulut me déshabiller lui-même; il commença par m’ôter mon bonnet, mais voulant ensuite me déchausser, il eut du mal à se baisser et il me dit: «C’est que je suis vieux, mon enfant»; il était à genoux, il me suppliait du regard, il ajouta, en joignant les deux mains: «Tu es si jolie!», j’avais peur de ce qui allait suivre.

Un énorme lit était au fond de l’alcôve, il m’y traîna en criant; je me sentis noyée dans les édredons et dans les matelas, son corps pesait sur moi, avec un horrible supplice, ses lèvres molles me couvraient de baisers froids, le plafond de la chambre m’écrasait. Comme il était heureux! comme il se pâmait! Tâchant, à mon tour, de trouver des jouissances, j’excitais les siennes à ce qu’il paraît; mais que m’importait son plaisir à lui! c’était le mien qu’il fallait, c’était le mien que j’attendais, j’en aspirais de sa bouche creuse et de ses membres débiles, j’en évoquais de tout ce vieillard, et réunissant dans un incroyable effort tout ce que j’avais en moi de lubricité contenue, je ne parvins qu’au dégoût dans ma première nuit de débauche.

A peine fut-il sorti que je me levai, j’allai à la fenêtre, je l’ouvris et je laissai l’air me refroidir la peau; j’aurais voulu que l’Océan pût me laver de lui, je refis mon lit, effaçant avec soin toutes les places où ce cadavre m’avait fatiguée de ses convulsions. Toute la nuit se passa à pleurer; désespérée, je rugissais comme un tigre qu’on a châtré. Ah! si tu étais venu alors! si nous nous étions connus dans ce temps-là! si tu avais été du même âge que moi, c’est alors que nous nous serions aimés, quand j’avais seize ans, quand mon cœur était neuf! toute notre vie se fût passée à cela, mes bras se seraient usés à t’étreindre sur moi et mes yeux à plonger dans les tiens.

Elle continua:

—Grande dame, je me levais à midi, j’avais une livrée qui me suivait partout, et une calèche où je m’étendais sur les coussins; ma bête de race sautait merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et la plume noire de mon chapeau d’amazone remuait avec grâce; mais devenue riche du jour au lendemain, tout ce luxe m’excitait au lieu de m’apaiser. Bientôt on me connut, ce fut à qui m’aurait, mes amants faisaient mille folies pour me plaire, tous les soirs je lisais les billets doux de la journée, pour y trouver l’expression nouvelle de quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se ressemblaient, je savais d’avance la fin de leurs phrases et la manière dont ils allaient tomber à genoux; il y en a deux que j’ai repoussés par caprice et qui se sont tués, leur mort ne m’a point touchée, pourquoi mourir? que n’ont-ils plutôt tout franchi pour m’avoir? Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers assez larges ni de murs assez hauts pour m’empêcher d’arriver jusqu’à lui. Comme je me serais bien entendue, si j’avais été homme, à corrompre des gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche les cris de ma victime, trompée chaque matin de l’espoir que j’avais eu la veille!

Je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres, l’uniformité du plaisir me désespérait, et je courais à sa poursuite avec frénésie, toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable aux marins en détresse, qui boivent de l’eau de mer et ne peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les brûle!

Dandys et rustauds, j’ai voulu voir si tous étaient de même; j’ai goûté la passion des hommes, aux mains blanches et grasses, aux cheveux teints collés sur les tempes; j’ai eu de pâles adolescents, blonds, efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi; les vieillards aussi m’ont salie de leurs joies décrépites, et j’ai contemplé au réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux éteints. Sur un banc de bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de tabac, l’homme du peuple aussi m’a embrassée avec violence; je me suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles; mais la canaille ne fait pas mieux l’amour que la noblesse, et la botte de paille n’est pas plus chaude que les sofas. Pour les rendre plus ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils ne m’en aimaient pas davantage; j’ai eu, pour des sots, des bassesses infâmes, et en échange ils me haïssaient et me méprisaient, alors que j’aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de bonheur. Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient à la vie par la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains; je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires, mais je les épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres, ni les riches, ni les beaux, ni les laids n’ont pu assouvir l’amour que je leur demandais à remplir; tous, faibles, languissants, conçus dans l’ennui, avortons faits par des paralytiques que le vin enivre, que la femme tue, craignant de mourir dans les draps comme on meurt à la guerre, il n’en est pas un que je n’aie vu lassé dès la première heure. Il n’y a donc plus, sur la terre, de ces jeunesses divines comme autrefois! plus de Bacchus, plus d’Apollons, plus de ces héros qui marchaient nus, couronnés de pampres et de lauriers! J’étais faite pour être la maîtresse d’un empereur, moi; il me fallait l’amour d’un bandit, sur un rocher dur, par un soleil d’Afrique; j’ai souhaité les enlacements des serpents, et les baisers rugissants que se donnent les lions.

A cette époque je lisais beaucoup; il y a surtout deux livres que j’ai relus cent fois: Paul et Virginie et un autre qui s’appelait les Crimes des Reines. On y voyait les portraits de Messaline, de Théodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine II. «Être reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi!» Eh bien, j’ai été reine, reine comme on peut l’être maintenant; en entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant et provocateur, mille têtes suivaient le mouvement de mes sourcils, je dominais tout par l’insolence de ma beauté.