Fatiguée cependant de toujours poursuivre un amant, et plus que jamais en voulant à tout prix, ayant d’ailleurs fait du vice un supplice qui m’était cher, je suis accourue ici, le cœur enflammé comme si j’avais eu encore une virginité à vendre; raffinée, je me résignais à vivre mal; opulente, à m’endormir dans la misère, car à force de descendre si bas je n’aspirais peut-être plus à monter éternellement, à mesure que mes organes s’useraient, mes désirs s’apaiseraient sans doute, je voulais par là en finir d’un seul coup et me dégoûter pour toujours de ce que j’enviais avec tant de ferveur. Oui, moi qui ai pris des bains de fraises et de lait, je suis venue ici, m’étendre sur le grabat commun où la foule passe; au lieu d’être la maîtresse d’un seul, je me suis faite servante de tous, et quel rude maître j’ai pris là! Plus de feu l’hiver, plus de vin fin à mes repas, il y a un an que j’ai la même robe, qu’importe! mon métier n’est-il pas d’être nue? Mais ma dernière pensée, mon dernier espoir, le sais-tu? Oh! j’y comptais, c’était de trouver un jour ce que je n’avais jamais rencontré, l’homme qui m’a toujours fui, que j’ai poursuivi dans le lit des élégants, au balcon des théâtres; chimère qui n’est que dans mon cœur et que je veux tenir dans mes mains; un beau jour, espérais-je, quelqu’un viendra sans doute—dans le nombre cela doit être—plus grand, plus noble, plus fort; ses yeux seront fendus comme ceux des sultanes, sa voix se modulera dans une mélodie lascive, ses membres auront la souplesse terrible et voluptueuse des léopards, il sentira des odeurs à faire pâmer, et ses dents mordront avec délices ce sein qui se gonfle pour lui. A chaque arrivant je me disais: «est-ce lui» et à un autre encore: «est-ce lui? qu’il m’aime! qu’il m’aime! qu’il me batte! qu’il me brise! à moi seule je lui ferai un sérail, je connais quelles fleurs excitent, quelles boissons vous exaltent, et comment la fatigue même se transforme en délicieuse extase; coquette quand il le voudra, pour irriter sa vanité ou amuser son esprit, tout à coup il me trouvera langoureuse, pliante comme un roseau, exhalant des mots doux et des soupirs tendres; pour lui je me tordrai dans des mouvements de couleuvre, la nuit j’aurai des soubresauts furieux et des crispations qui déchirent. Dans un pays chaud, en buvant du beau vin dans du cristal, je lui danserai, avec des castagnettes, des danses espagnoles, ou je bondirai en hurlant un hymne de guerre, comme les femmes des sauvages; s’il est amoureux des statues et des tableaux, je me ferai des poses de grand maître devant lesquelles il tombera à genoux; s’il aime mieux que je sois son ami, je m’habillerai en homme et j’irai à la chasse avec lui, je l’aiderai dans ses vengeances; s’il veut assassiner quelqu’un, je ferai le guet pour lui; s’il est voleur, nous volerons ensemble; j’aimerai ses habits et le manteau qui l’enveloppe.» Mais non! jamais, jamais! le temps a eu beau s’écouler et les matins revenir, on a en vain usé chaque place de mon corps, par toutes les voluptés dont se régalent les hommes, je suis restée comme j’étais, à dix ans, vierge, si une vierge est celle qui n’a pas de mari, pas d’amant, qui na pas connu le plaisir et qui le rêve sans cesse, qui se fait des fantômes charmants et qui les voit dans ses songes, qui en entend la voix dans le bruit des vents, qui en cherche les traits dans la figure de la lune. Je suis vierge! cela te fait rire? mais n’en ai-je pas les vagues pressentiments, les ardentes langueurs? j’en ai tout, sauf la virginité elle-même.

Regarde au chevet de mon lit toutes ces lignes entrecroisées sur l’acajou, ce sont les marques d’ongle de tous ceux qui s’y sont débattus, de tous ceux dont les têtes ont frotté là; je n’ai jamais eu rien de commun avec eux; unis ensemble aussi étroitement que des bras humains peuvent le permettre, je ne sais quel abîme m’en a toujours séparée. Oh! que de fois, tandis qu’égarés ils auraient voulu s’abîmer tout entiers dans leur jouissance, mentalement je m’écartais à mille lieues de là, pour partager la natte d’un sauvage ou l’antre garni de peaux de moutons de quelque berger des Abruzzes!

Aucun en effet ne vient pour moi, aucun ne me connaît, ils cherchent peut-être en moi une certaine femme comme je cherche en eux un certain homme; n’y a-t-il pas, dans les rues, plus d’un chien qui s’en va flairant dans l’ordure pour trouver des os de poulet et des morceaux de viande? de même, qui saura tous les amours exaltés qui s’abattent sur une fille publique, toutes les belles élégies qui finissent dans le bonjour qu’on lui adresse? Combien j’en ai vu arriver ici le cœur gros de dépit et les yeux pleins de larmes! les uns, au sortir d’un bal, pour résumer sur une seule femme toutes celles qu’ils venaient de quitter; les autres, après un mariage, exaltés à l’idée de l’innocence; et puis des jeunes gens, pour toucher à loisir leurs maîtresses à qui ils n’osent parler, fermant les yeux et la voyant ainsi dans leurs cœurs; des maris pour se refaire jeunes et savourer les plaisirs faciles de leur bon temps, des prêtres poussés par le démon et ne voulant pas d’une femme, mais d’une courtisane, mais du péché incarné, ils me maudissent, ils ont peur de moi et ils m’adorent; pour que la tentation soit plus forte et l’effroi plus grand, ils voudraient que j’eusse le pied fourchu et que ma robe étincelât de pierreries. Tous passent tristement, uniformément, comme des ombres qui se succèdent, comme une foule dont on ne garde plus que le souvenir du bruit qu’elle faisait, du piétinement de ces mille pieds, des clameurs confuses qui en sortaient. Sais-je, en effet, le nom d’un seul? ils viennent et ils me quittent, jamais une caresse désintéressée, et ils en demandent, ils demanderaient de l’amour, s’ils l’osaient! il faut les appeler beaux, les supposer riches, et ils sourient. Et puis ils aiment à rire, quelquefois il faut chanter, ou se taire ou parler. Dans cette femme si connue, personne ne s’est douté qu’il y avait un cœur; imbéciles qui louaient l’arc de mes sourcils et l’éclat de mes épaules, tout heureux d’avoir à bon marché un morceau de roi, et qui ne prenaient pas cet amour inextinguible qui courait au-devant d’eux et se jetait à leurs genoux!

J’en vois pourtant qui ont des amants, même ici, de vrais amants qui les aiment; elles leur font une place à part, dans leur lit comme dans leur âme, et quand ils viennent elles sont heureuses. C’est pour eux, vois-tu, qu’elles se peignent si longuement les cheveux et qu’elles arrosent les pots de fleurs qui sont à leurs fenêtres; mais moi, personne, personne; pas même l’affection paisible d’un pauvre enfant, car on la leur montre du doigt, la prostituée, et ils passent devant elle sans lever la tête. Qu’il y a longtemps, mon Dieu, que je ne suis sortie dans les champs et que je n’ai vu la campagne! que de dimanches j’ai passés à entendre le son de ces tristes cloches, qui appellent tout le monde aux offices où je ne vais pas! qu’il y a longtemps que je n’ai entendu le grelot des vaches dans le taillis! Ah! je veux m’en aller d’ici, je m’ennuie, je m’ennuie; je retournerai à pied au pays, j’irai chez ma nourrice, c’est une brave femme qui me recevra bien. Quand j’étais toute petite, j’allais chez elle, et elle me donnait du lait; je lui aiderai à élever ses enfants et à faire le ménage, j’irai ramasser du bois mort dans la forêt, nous nous chaufferons, le soir, au coin du feu quand il neigera, voilà bientôt l’hiver; aux rois nous tirerons le gâteau. Oh! elle m’aimera bien, je bercerai les petits pour les endormir, comme je serai heureuse!

Elle se tut, puis releva sur moi un regard étincelant à travers ses larmes, comme pour me dire: Est-ce toi?

Je l’avais écoutée avec avidité, j’avais regardé tous les mots sortir de sa bouche; tâchant de m’identifier à la vie qu’ils m’exprimaient. Agrandie tout à coup à des proportions que je lui prêtais, sans doute, elle me parut une femme nouvelle, pleine de mystères ignorés et, malgré mes rapports avec elle, toute tentante d’un charme irritant et d’attraits nouveaux. Les hommes, en effet, qui l’avaient possédée avaient laissé sur elle comme une odeur de parfum éteint, traces de passions disparues, qui lui faisaient une majesté voluptueuse; la débauche la décorait d’une beauté infernale. Sans les orgies passées, aurait-elle eu ce sourire de suicide, qui la faisait ressembler à une morte se réveillant dans l’amour? sa joue en était plus appâlie, ses cheveux plus élastiques et plus odorants, ses membres plus souples, plus mous et plus chauds; comme moi, aussi, elle avait marché de joies en chagrins, couru d’espérances en dégoûts, des abattements sans nom avaient succédé à des spasmes fous; sans nous connaître, elle dans sa prostitution et moi dans ma chasteté, nous avions suivi le même chemin, aboutissant au même gouffre; pendant que je me cherchais une maîtresse, elle s’était cherché un amant, elle dans le monde, moi dans mon cœur, l’un et l’autre nous avaient fuis.

—Pauvre femme, lui dis-je, en la serrant sur moi, comme tu as dû souffrir!

—Tu as donc souffert quelque chose de semblable? me répondit-elle, est-ce que tu es comme moi? est-ce que souvent tu as trempé ton oreiller de larmes? est-ce que, pour toi, les jours de soleil en hiver sont aussi tristes? Quand il fait du brouillard, le soir, et que je marche seule, il me semble que la pluie traverse mon cœur et le fait tomber en débris.

—Je doute pourtant que tu te sois jamais aussi ennuyée que moi dans le monde, tu as eu tes jours de plaisir, mais moi c’est comme si j’étais né en prison, j’ai mille choses qui n’ont pas vu la lumière.

—Tu es si jeune cependant! Au fait, tous les hommes sont vieux maintenant, les enfants se trouvent dégoûtés comme les vieillards, nos mères s’ennuyaient quand elles nous ont conçus, on n’était pas comme ça autrefois, n’est-ce pas vrai?