L’Italie n’a-t-elle pas été cent fois vaincue, et par tous les peuples: les Hérules, les Huns, les Goths, les Franks, les Allemands, les Normands, les Espagnols, les Sarrazins? Le monde entier est venu marcher sur elle et la fouler aux pieds; mais comme chacun de ces peuples y est resté peu de temps! comme ils mouraient vite sous ce soleil du Midi, sur cette terre libre et féconde que tant de grandes choses ont illustrée et qui montre avec plus d’orgueil les ruines de ses cités mortes que nos nations modernes ne montrent leurs cités vivantes! Car sa poussière est grande, car ses cendres ont de la gloire; tout ce qui a une âme de poète, de peintre, ne désire-t-il pas aller vers cette terre sainte de l’art, où les pierres ont de l’immortalité, où les débris ont de l’avenir encore?

On cite toujours Carthage et Venise comme s’étant rendues puissantes par leur commerce; ce furent, il est vrai, de grandes cités, et leurs richesses nous apparaissent maintenant à travers l’histoire comme quelque chose de colossal et de superbe. Mais ne sent-on pas dans de pareils gouvernements, en même temps qu’une vigueur et une force peu communes, quelque chose de monstrueux et de féroce? Y a-t-il dans les temps modernes un trône plus triste, une gloire plus lugubre et plus sanglante que cette ville de Venise avec son peuple d’espions et de bourreaux, et le nom de Carthage n’est-il pas pour nous plein d’horreur et de cynisme?

La Hollande aussi s’est élevée par son commerce, et ce petit peuple de marins et de commerçants, qui a d’abord eu à lutter contre l’Océan puis contre l’Europe entière, et qui s’est fait puissant en domptant les dangers du premier et en acquérant les richesses de la seconde, n’a-t-il pas maintenant une physionomie mesquine et rapetissée entre la noble France et la mystique Allemagne, ces deux pays qui ont le plus d’avenir? Cette France, légère, folle, gaie, qui avait déjà conquis l’Europe par ses lettres avant que Napoléon la vainquît de son épée, et que reste-t-il de l’épée de notre empereur? Chaque État en a pris un éclat, chaque roi a divisé la pourpre et l’a mise sur son trône. L’empereur et l’empire sont morts, mais nos poètes vivent, Corneille vit, Racine vit, Voltaire domine toujours, et sa langue, cette langue si pure et si limpide, telle qu’il l’a faite, on la parle dans toutes les cours. Ne sont-ce pas nos pièces traduites qu’on joue à Londres, à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg? Et cette Italie, patrie du Dante et de Virgile, si pauvre et si triste, ne nous paraît-elle pas plus grande et plus majestueuse que l’Angleterre, même avec ses flottes, ses Indes, ses millions d’hommes et son orgueil? Et puis, que reste-t-il maintenant de Carthage? Et de Venise? où sont donc ses navires, ses trésors, sa puissance, ses richesses enviées du monde?

Ne me demandez pas ce qui reste d’Athènes et de Rome, leur souvenir occupe le monde.

Certes, les relations de commerce furent un grand bien pour les nations modernes, et c’est un merveilleux fait de la Providence de faire servir l’intérêt des hommes à leur union; l’industrie donne aux nations une source inépuisable de richesses que les sociétés anciennes, dans leur noble orgueil, ignorèrent; chez nous les relations de commerce nouent les relations politiques, mais avant tout cela, il y a les rapports d’idées. N’a-t-il pas fallu deux siècles de combats entre l’Europe et l’Asie, entre le christianisme et l’islamisme, avant que l’Orient et l’Occident échangeassent leurs produits? Il a fallu tout le XVIe et le XVIIe siècle, la guerre de Trente ans et mille batailles, pour que le Nord et le Sud, les protestants et les catholiques s’alliassent ensemble. Et puis Shakespeare et Byron passent chez nous, tandis qu’on arrête les épingles et les étoffes d’Angleterre; il n’y a point de contrôle pour le génie, parce qu’il est libre et immortel.

Les poètes sont comme ces statues qu’on retrouve dans les ruines; on les oublie parfois longtemps, mais on les retrouve intactes au milieu d’une poussière qui n’a plus de nom; tout a péri, eux seuls durent.

Et cependant n’entendez-vous pas dire: Ceci, c’est un poète, esprit creux! cela, ce sont des vers, niaiseries! Eh bien, ce poète et ces vers sont plus immortels que votre palais dont les pierres se disjoignent, que votre empire qui se démembre, que vos trésors qui se dispersent, et ce blasphème vient de ce que l’intérêt a tari le cœur, puis l’esprit. D’abord on a menti, maintenant bien des hommes croient qu’ils ont raison, et que l’industrie est plus utile que la poésie, que le corps vaut mieux que l’âme. Mais c’est l’âme qui fait agir le corps; sans les arts, où serions-nous? Allez! Corneille et Racine ont plus fait pour la France que Colbert et Louis XIV.

N’y a-t-il pas quelque chose d’ignoble et d’absurde à prétendre sans cesse qu’un ballot vaut mieux qu’un chef-d’œuvre, qu’un morceau de drap a plus de valeur qu’un poème?

Que vous disent donc vos ballots et vos draps? ils s’épuisent et s’usent; Homère est-il vieux?

Vos magasins regorgent de marchandises, mais faites-moi à la commande Tartufe, Othello, Cinna?