La France, en un an, peut donner des milliards; en un siècle, elle ne fait pas dix vers de Corneille.

Qu’on me mette donc face à face le duc de Northumberland, qui a 17 millions de rentes, ou l’homme qui possède le monopole de toutes les exploitations avec le baladin William Shakespeare. Que fera le premier? Il me montrera ses palais de marbre, ses coupes d’or, ses tapis d’émeraude, ses terres, ses moissons, ses fabriques, ses valets qu’il paie, ses chiens, ses voitures; que me fait cela? Et le second me lit des vers, c’est-à-dire qu’il parle à mon âme, qu’il remue la corde de la lyre, en tire des mélodies, des extases; c’est-à-dire qu’il me touche, qu’il me fait pleurer, qu’il me rend grand et fier, que je trépigne malgré moi, que l’enthousiasme m’enveloppe et que je suis heureux de l’avoir entendue, cette œuvre, que je l’envie, que je l’adore dans mon cœur, que je lui dresse des temples!

Je mangeais, il est vrai, les moissons du premier; ses navires m’apportaient le sucre, ses bestiaux me donnaient la laine, ses fabriques le drap; mais le poète! Béni soit ton nom, fils du ciel! car tu m’as fait goûter des joies que ne donnent ni le commerce, ni la puissance, ni les richesses, des joies que les rois ne peuvent donner; tu as éveillé en moi toutes les voluptés de l’âme, tu m’as donné toutes les délices du cœur, tu m’as fait pleurer; l’autre était mon tailleur et mon bottier; toi, tu es mon ange et mon amour, merci, car tu es poète!

Ainsi donc rappelons-nous que l’esprit, dans l’histoire comme dans la vie, a toujours dirigé le corps.

Ce qu’il faut à l’enfant, n’est-ce pas les images, les tableaux, les rires, les contes de sa nourrice? Ce n’est que plus tard, lorsque la chair parle en lui, que le corps souffre, qu’il devient gourmand, jaloux, sensuel, qu’il ruse et qu’il trompe; son esprit jusqu’alors regardait et contemplait, mais maintenant il le fait servir, il tend des pièges et médite des larcins.

Il en est de même des peuples: ils sont d’abord poètes et prêtres, guerriers et législateurs, commerçants et industriels; c’est à l’avenir qu’il appartient maintenant de féconder ces germes pour les civilisations futures.

Le commerce est donc le dispensateur des richesses, comme l’industrie est la lutte de l’homme contre la nature, la machine devenue intelligente et créatrice; il y a là dedans la sève du bien-être matériel pour tout un peuple, c’est quelque chose. Nourrissez, habillez un homme, que son estomac soit chargé de vin, son corps couvert de diamants, il mourra triste, dégradé, avili, car il faut une pâture à l’âme, invisible comme Dieu, mais forte sur nous comme il l’est sur sa création. L’art est donc la manifestation la plus haute de l’âme, c’est là son œuvre.

Qu’on ne l’insulte pas, ce serait un blasphème!

Indigesta moles.
Ovide.

Cette œuvre, inédite jusqu’à ce jour, n’a pas obtenu le prix Montyon.