On nous a usées, nous sommes trouées en maints endroits, nous sommes lasses d’être foulées par des pieds impurs, les morts qui sont sous nous semblent nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on tirées des flancs de la montagne, où nous étions si paisibles, au sein de la terre?

LA CLOCHE.

Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous morts?

Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je faisais trembler mon clocher tout frêle, la tour remuait, ivre, et frémissait sous mon poids. Je chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver des campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant, accourant vite et se pressant sous mon portail. Du jour où on me monta ici, j’ai toujours été fêtée, honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais la prière de tous dans mes spirales d’harmonie? Aujourd’hui seulement je me tais, je m’ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois que je vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie de me faire fondre en boulets et de courir dans la plaine.

LES GARGOUILLES.

Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites, hérissées, suspendues; on nous regarde en bas sans terreur. Autrefois nous crachions l’eau de l’orage, en grimaçant si bien qu’on avait peur; maintenant ils nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie de m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter; je m’allonge tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner, ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts, poussons en avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des ailes autour de nos flancs.

Et Satan aussitôt dit à l’église:

—Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas; je t’abattrai, car tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand tu n’y seras plus.

Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas retomber sur la terre, où l’herbe te couvrira pour toujours.

Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque cheval de guerre.