Non! non! je veux que tu n’aies plus de doute, et que ta pensée s’arrête et ne tournoie plus sur elle-même comme la terre dans sa course ivre et chancelante.

SMARH.

Et que vas-tu me faire? Vas-tu me changer, me donner une autre corps? car le mien est déjà vieux; j’ai en moi le souvenir de dix existences passées, et déjà je me suis heurté à tant de choses que si je vais ainsi je tomberai en poussière.

SATAN.

Ton sang est vieux, dis-tu? j’y ferai couler du poison dedans, qui nourrira ta chair flétrie; je te soutiendrai jusqu’au jour où tu pourras aller seul, jusqu’au jour où je te lâcherai de ma griffe.

Maintenant va, cours, bondis dans les vices, les crimes et les passions. Oh! je vais animer ton existence, je vais te gonfler le cœur jusqu’à ce qu’il crève percé; je vais t’en donner, t’en donner jusqu’à ce que tu n’en puisses plus; tu vas courir sous un soleil de plomb, tu vas traverser des mares de sang et des océans de boue, tu vas vivre. N’as-tu pas un but? N’es-tu pas destiné à accomplir une mission? mission de souffrance et d’angoisses! Quand tes membres seront usés, que tes pieds eux-mêmes seront réduits en poudre, je te pousserai toujours, et tu iras ainsi dans cet infini des douleurs jusqu’à ce que tu ne sois plus rien, rien. Entends-tu cela?

Tu croyais donc que tu pouvais regarder la vie, t’approcher du bord et puis t’en éloigner pour toujours? Non! non! je vais t’y plonger longtemps, et tu vas en sonder toutes les fanges, en boire toute l’amertume.

Dis-moi, que veux-tu? forme un rêve, creuse une idée, désire quelque chose, et ton rêve aussitôt va devenir une réalité que tu palperas des mains; je te ferai descendre jusqu’au fond du gouffre de ta pensée, j’accomplirai ton désir.

SMARH.

Que sais-je? car j’ai mille passions sans but, mille instincts confus; j’ai comme, dans mon âme, les débris de vingt mondes, et je ne sens pas un souffle qui puisse ranimer toutes ces fleurs flétries de croyance et d’amour, d’illusions perdues; mon cœur est sec comme un roc brûlé du soleil et battu de la tempête, je suis lassé comme si j’avais marché depuis des siècles sur une route de fer.