La liste de neuf dieux, telle que nous la trouvons dans la copie de Georges le Syncelle, paraît très corrompue, et elle contient des répétitions de noms de divinités figurant déjà dans la première dynastie et qui sont extrêmement douteux: on peut reconnaître en effet, à travers les formes grecques de ces noms, Horus fils d’Isis, Anhour, Anubis, Khonsou, Horus d’Edfou, Ammon, Thot, Shou et Ammon-Rà, ce dernier revenant donc deux fois dans la même série. Ce chiffre de neuf dieux nous montre tout au moins que cette dynastie formait, comme la première, une ennéade, calquée sans doute sur la deuxième ennéade des dieux héliopolitains, que nous connaissons très peu.
Ici je crois devoir intervertir l’ordre donné par Manéthon d’après la copie d’Eusèbe, qui place, après trois dynasties de rois-hommes, un groupe de mânes et de demi-dieux ayant régné ensemble pendant 5.813 ans; outre qu’il serait peu naturel de voir des êtres divins ou tout au moins semi-divins succéder à des hommes, nous voyons très clairement dans les fragments de Turin que ce sont ces derniers qui précédèrent immédiatement Ménès. La place normale de ces mânes semble donc être après la première dynastie des demi-dieux. On a reconnu dans ces Nekyes ou mânes les Khouou des textes religieux égyptiens, divinités secondaires qui constituent la troisième ennéade héliopolitaine, d’abord les quatre génies funéraires, les Enfants d’Horus, Amset, Hapi, Douamoutef et Kebhsenouf, puis un autre Horus, Khent-Khiti, et ses quatre fils.
Après les dynasties divines et semi-divines, calquées sur le modèle des trois cycles de dieux héliopolitains, et qui servent en quelque sorte de cadre aux souvenirs relatifs à ces époques très anciennes, Manéthon en énumère trois autres qui sont composées de rois d’une essence plus rapprochée de la nôtre, et considérés sans doute comme de simples hommes: d’abord ce sont des rois dont il n’indique ni l’origine ni le nombre et qui régnèrent en tout 1.817 ans, puis trente rois memphites, pendant 1.790 ans et enfin dix rois thinites, dont les règnes successifs durèrent 350 ans. Au papyrus de Turin, la division de cette période était un peu différente, et dans le fragment qui s’y rapporte, on peut reconnaître qu’il avait parlé de six dynasties au moins; les noms des rois n’étaient pas donnés, mais seulement la mention qu’ils s’étaient succédé de père en fils et que parmi eux se trouvaient sept femmes ayant régné; les chiffres, donnant la somme des années de chaque dynastie, sont trop mutilés pour que nous puissions en tenir compte.
C. LA CHRONIQUE LÉGENDAIRE
En résumé, toute cette période fabuleuse se divisait en plusieurs époques, celle des dieux cosmogoniques et organisateurs de l’humanité, celle des demi-dieux dont le rôle très effacé a plutôt un caractère transitoire, et enfin celle des hommes-rois; pour les Egyptiens eux-mêmes, les souverains à partir de la IIme dynastie, donc les demi-dieux, les mânes et les hommes formaient un seul grand groupe, celui des Shesou-Hor, ou suivants d’Horus, auxquels Manéthon attribue une durée totale de règne de 11.000 ans, tandis que les dieux eux-mêmes auraient occupé le trône pendant 13.900 ans. Cela donnerait pour tous les rois antérieurs à Ménès une somme de 24.900 ans, chiffre qui paraissait très exagéré à Eusèbe, aussi préférait-il adopter l’explication de Panodore, que ces années n’étaient autres que des années lunaires de 30 jours, des mois, ce qui réduisait donc la durée des rois mythiques à 2.206 ans. Cette interprétation fantaisiste est du reste dénuée de tout fondement, et l’on voit qu’au papyrus de Turin il s’agit bien d’années ordinaires, d’années solaires; si les chiffres ne sont pas ici exactement les mêmes que ceux de Manéthon, ils leur correspondent dans les grandes lignes. La somme totale des règnes est en effet ici de 23.200 ans au lieu de 24.900, et sur des chiffres pareils l’écart n’est pas très considérable; pour la période des Shesou-Hor, le papyrus compte 13.420 ans, chiffre équivalant à peu près à celui que donne Manéthon pour les dieux, et il est possible qu’il y ait eu une interversion dans un des documents qu’il avait entre les mains. La question a du reste peu d’importance pour nous, puisqu’il s’agit de chiffres absolument fantaisistes.
Les Egyptiens avaient donc au sujet de leurs origines une tradition qui nous paraît simple et pleine de renseignements précis, si nous la comparons à celles des autres peuples, souvent remplie de détails charmants et inutiles, de digressions qui nuisent à la clarté de l’ensemble, et font perdre facilement le fil conducteur. Ici c’est une légende pour ainsi dire quintessenciée, prenant le monde à ses débuts, l’humanité à sa création même, la suivant à travers les grandes commotions géologiques qui bouleversèrent la vallée du Nil avant le début de l’histoire. Nous pouvons, en coordonnant ces traditions, suivre les progrès, le travail lent, mais sûr, de la civilisation que les réactions brutales ne peuvent anéantir. Au commencement, ce sont les dieux qui dirigent le mouvement progressif de l’humanité qu’ils ont eux-mêmes mis en branle, puis peu à peu ils s’effacent, passant la main à des êtres moins sublimes, moins éloignés par leur nature même de la race qu’ils ont à gouverner, et enfin à de vrais hommes, arrachés définitivement à la sauvagerie primitive et capables en une certaine mesure, après des milliers d’années d’efforts, de s’affranchir de la tutelle directe des dieux. Ces débuts des hommes furent obscurs et sans doute difficiles, et il fallut encore de longs siècles avant que l’un d’entre eux pût saisir d’une main ferme les rênes du pouvoir et donner à l’Egypte cette puissante organisation qui devait durer plus longtemps que celle d’aucun autre pays. Les rois locaux antérieurs à Ménès n’ont pas laissé de traces dans l’histoire, mais il est possible qu’un certain nombre de leurs noms aient été conservés: en effet, au premier registre de la pierre de Palerme, on voit représentés toute une série de personnages portant la couronne rouge, l’insigne des rois de la Basse Egypte, au-dessus desquels sont gravés quelques signes qui peuvent fort bien être des noms, mais des noms bizarres qui ne ressemblent guère aux noms égyptiens ordinaires. Seka, Khaaou, Taou, Tesh, Neheb, Ouazand, Mekha. Ce serait le seul document précis relatif à la fin de la période légendaire, à ces rois memphites dont parle Manéthon. Quant aux rois de la Haute Egypte, leurs compétiteurs, peut-être devons-nous en reconnaître quelques-uns parmi les monuments d’Abydos qu’on attribue généralement à la Ire dynastie: il s’y trouve en effet quelques noms de rois difficiles à lire et à identifier et qui peuvent appartenir à certains des prédécesseurs immédiats de Ménès.