Tandis qu’il grandissait dans sa retraite, Horus se préparait à la lutte à outrance contre l’usurpateur: dès qu’il se sentit en force, il fondit sur lui avec impétuosité, escorté de ses fidèles, et fut tout de suite favorisé par le succès. Set, battu à plusieurs reprises, eut beau chercher à se sauver en se transformant, ainsi que ses compagnons, en monstres de toute sorte, tels qu’hippopotames ou crocodiles, il allait être anéanti définitivement, quand l’attitude équivoque d’Isis vint lui apporter un secours inespéré. La déesse, prise de pitié au dernier moment pour son ennemi et se souvenant qu’il était son frère, s’opposa à son écrasement, si bien qu’Horus, furieux contre sa mère, lui trancha la tête, ce à quoi, du reste, Thot remédia immédiatement en la remplaçant par une tête de vache. Tout eût été à recommencer entre les deux rivaux si Thot, s’instituant arbitre de la question, n’eût partagé le royaume en deux moitiés, dont il donna l’une à Horus, l’autre à Set.
J’ai cru devoir ne donner qu’un rapide résumé de cette partie de la légende qui en réalité, est beaucoup plus compliquée, étant le résultat d’une combinaison plus ou moins heureuse de deux mythes très différents l’un de l’autre et qui sont sans doute originaires, l’un de la Haute Egypte, l’autre du Delta. Le fils d’Isis et d’Osiris n’est en effet pas le seul à porter le nom d’Horus, et on trouve dans le panthéon égyptien une vingtaine d’Horus, sinon plus, d’origines très diverses. Il s’était formé autour d’un des plus importants d’entre eux, l’Horus d’Edfou, Hor Behoudit, divinité solaire, un mythe spécial qui raconte les péripéties d’une lutte analogue engagée avec un dieu du nord, nommé également Set. Nous avons donc, à côté du récit presque mythologique de la lutte perpétuelle du fleuve fécondant l’Egypte contre les empiètements de l’élément désertique qui peut être vaincu, mais non désarmé, une tradition toute différente qui a pour base les combats entre le sud et le nord, entre la population indigène et une tribu d’origine étrangère, mais de même race, qui cherchait à se fixer dans le pays, ces combats qui durèrent jusqu’au moment où Ménès réunit sous son sceptre toute la vallée du Nil. La conclusion même de l’histoire montre bien cette divergence d’origine, car si selon la légende osirienne, Thot donna à Horus le royaume du nord et à Set celui du sud, c’est justement le contraire que dit celle d’Edfou, où Horus devient roi de la Haute-Egypte, et Set roi du Delta. Cela explique aussi que le dieu Set, résultat d’une combinaison très ancienne de deux divinités absolument différentes d’origine, ait été, aux temps historiques, soit considéré comme un des grands dieux, placé à côté d’Horus et vénéré en conséquence, soit exécré comme un génie du mal, suivant qu’on le rattachait à l’un ou à l’autre des deux mythes.
Horus, le dieu à tête de faucon ou d’épervier, est devenu aux époques historiques le protecteur tout spécial de la royauté égyptienne; le Pharaon se considère comme son descendant direct, comme son remplaçant sur la terre, et pour mieux affirmer cette relation intime avec le dieu, le roi fait toujours précéder le premier de ses noms, dans son protocole officiel, par le nom même du dieu, devenu un titre. Pour s’expliquer cette conception du roi comme nouvel Horus, il faut se reporter à l’organisation primitive de l’Egypte à l’époque préhistorique, à sa division en tribus, qui sera étudiée plus loin; pour le moment, il suffira de rappeler que le plus important de ces groupes ethniques, celui qui assura peu à peu sa prépondérance sur les autres, celui d’où sortirent les premiers rois d’Egypte, était précisément celui qui avait pour emblème le faucon, emblème qui finit par se transformer en dieu Horus. Nous aurions alors simplement dans le mythe de l’Horus d’Edfou le récit légendaire de l’expansion progressive du clan du faucon, mythe qui plus tard se serait greffé, par suite de la similitude des noms, sur l’épilogue de la légende osirienne.
Les compagnons de l’Horus d’Edfou, ses principaux auxiliaires dans ses luttes contre Set, sont nommés les Masniti, — d’un mot qui signifie modeleur, ouvrier en métaux, aussi bien que piquier — qui sont artisans autant que guerriers; le dieu lui-même est armé d’une lance invincible, d’un épieu supérieur aux armes de ses adversaires, et qui lui assure la victoire. Ces données me paraissent être un souvenir de la découverte des métaux ou tout au moins de leur introduction en Egypte; c’est la tribu horienne qui les aurait connus la première et qui, par leur possession, se serait assuré la suprématie sur tout le pays. Dans le mythe parallèle d’Horus fils d’Isis, on ne trouve aucune donnée sur ce sujet.
La liste que donne Manéthon des rois-dieux, s’arrête à Horus fils d’Isis; il se borne à ajouter que la dynastie continua jusqu’à Bidis, personnage qui nous est entièrement inconnu, pendant une somme totale de 13.900 ans. Le papyrus de Turin était plus explicite, il indiquait pour chaque roi les années de son règne, et nous pouvons encore reconnaître, sur les fragments conservés, que Set occupa le trône pendant 200 ans, et Horus pendant 300 ans; puis venait Thot, qui régna 3.126 ans, et auquel succédait la déesse Maït, puis un nouvel Horus, dont la fin du nom est perdue. Avec Thot, le dieu des sciences et des lettres, on ne sort pas du mythe osirien, puisque nous le connaissons comme un des plus fermes soutiens d’Osiris lui-même pendant son règne, comme son assesseur au tribunal des enfers et comme l’arbitre entre Horus et Set, à la fin de la lutte. Ce règne de Thot n’a laissé aucune trace, mais il est à présumer, étant donné le caractère même de ce dieu, qu’il eut à continuer l’œuvre de civilisation et surtout d’organisation et d’administration commencée par Osiris, interrompue par Set et rétablie par Horus. Le nom seul de Maït, déesse de la justice, parèdre de Thot, qui lui succède en qualité de roi d’Egypte, montre clairement qu’il s’agissait toujours de cette œuvre de perfectionnement, moral autant que matériel, de l’humanité.
B. LES DYNASTIES DES DEMI-DIEUX ET DES MANES
Après cette période divine, qui est celle de la constitution du pays, il en vient une autre qui paraît n’avoir pas été moins longue, mais qui a un caractère diffèrent: ici on ne trouve plus une série bien nette de rois-dieux ayant chacun sa personnalité marquée, mais des groupes d’êtres dont le rôle nous échappe aussi bien que le nom, et dont les Egyptiens eux-mêmes n’avaient gardé qu’un souvenir vague, des demi-dieux d’abord, puis de simples hommes, qui peuvent se répartir en cinq dynasties, au dire de Manéthon; les fragments de Turin confirment en une certaine mesure son témoignage.
La première de ces dynasties mythiques, qui suivit immédiatement celle des dieux, se composait de demi-dieux qui régnèrent 1.255 ans en tout; les Egyptiens avaient conservé de ces souverains une liste qui était inscrite au papyrus de Turin, mais qui, à part un ou deux signes, a disparu entièrement aujourd’hui; cette liste devait se trouver aussi dans le livre original de Manéthon, mais les copistes ne nous l’ont pas transmise de façon très claire; les Excerpta Barbari en ont conservé le premier nom, celui d’Anubis, et par là nous voyons que cette dynastie de demi-dieux se rattachait directement au cycle osirien, Anubis étant un fils d’Osiris et de Nephthys, son autre sœur, bien que celle-ci fût en réalité la femme de Set.