Nous ne savons que bien peu de chose du règne des deux successeurs immédiats de Rà; il y a d’abord son fils Shou, l’atmosphère, le soutien du ciel, qui finit sa carrière de roi en remontant au séjour des dieux pendant une tempête terrible, puis son petit-fils Qeb, le dieu-terre, sur lequel nous n’avons que des mythes obscurs et d’un intérêt des plus médiocres. Ces deux rois-dieux, dont le rôle est très effacé, semblent représenter une période de transition pendant laquelle l’humanité se reconstitue après un bouleversement comme celui par lequel elle avait passé. C’était au troisième successeur de Rà, monté sur le trône après que Qeb fut rentré dans son palais pour devenir dieu à son tour, c’était à Osiris que devait appartenir la tâche glorieuse de faire passer le genre humain de l’état barbare et sauvage à un état de stabilité relative, de faire franchir, non seulement à l’Egypte, mais même au monde entier, la première grande étape de la civilisation.


Osiris et son cycle

Fils aîné de Queb, le dieu-terre, et de Nouït la déesse-ciel Osiris personnifie en même temps la végétation, la nature fertile de l’Egypte et l’eau vivificatrice du Nil. De même que le fleuve répand continuellement la richesse sur l’Egypte, Osiris, à peine sur le trône, met tous ses efforts à améliorer la condition des hommes; ces sauvages qui vivaient isolés, en lutte perpétuelle les uns avec les autres, il les groupe, forme des tribus, des états, fonde des villes; à ces hommes qui trouvaient péniblement une maigre subsistance dans la chasse et les produits naturels du sol, il enseigne l’agriculture, il leur donne les instruments de labour, il leur montre la manière de cultiver les céréales et la vigne, bref il les fixe au sol et leur fournit les moyens, non seulement d’y vivre, mais de s’y développer. A côté de lui, sa sœur Isis, qui est en même temps sa femme, le seconde admirablement dans son œuvre, et mérite que son nom soit resté inséparable de celui de son mari: pendant que celui-ci établit l’état et la cité, elle constitue la famille, en instituant les liens du mariage; elle déshabitue les hommes de l’anthropophagie et leur apprend à moudre le grain entre deux pierres et à en faire du pain; elle leur donne, avec le métier à tisser, les moyens de se vêtir, et emploie pour soulager leurs maux la médecine et la magie. Osiris institua encore le culte des dieux, régla les cérémonies et les liturgies, puis voyant le résultat obtenu par toutes ses innovations, il résolut de répandre ailleurs qu’en Egypte les bienfaits de la civilisation; il remit la régence à Isis et partit à la conquête du monde, conquête toute pacifique où il se soumettait les hommes par la persuasion et la douceur, voyage triomphal semblable à celui du Dionysos grec, à la suite duquel l’ordre et la richesse s’établissaient dans tous les pays.

Le dieu Set, auquel les Grecs ont donné le nom de Typhon, le propre frère d’Osiris, forme avec lui le contraste le plus absolu; on peut même dire qu’il en est l’exacte contre-partie: il représente non plus la terre fertile, mais le désert aride et brûlant, l’esprit barbare et sauvage à côté du génie bienfaisant, la réaction brutale cherchant à renverser les progrès de la civilisation. Tôt ou tard la guerre devait éclater entre deux êtres aussi dissemblables; en effet Set le rouge, jaloux de la gloire bien méritée que s’était acquise son frère jumeau, sans se révolter ouvertement contre lui, combina avec grand soin un piège perfide dans lequel Osiris tomba sans défiance: il l’enferma dans un coffre de bois et le jeta à la mer où il fut dévoré par les poissons, morceau par morceau, puis le meurtrier s’assit sur le trône de son frère, sans que personne songeât, au premier moment, à lui faire opposition.

Accompagnée de quelques dieux qui lui étaient restés fidèles, Thot et Anubis en particulier, Isis s’enfuit et se réfugia dans les îles marécageuses situées à l’extrême nord du Delta, puis elle entreprit de longues et patientes recherches pour retrouver les restes de son mari qu’elle espérait, en magicienne experte, faire revenir à la vie. Peu à peu elle finit par en rassembler tous les morceaux, sauf un, qui avait été dévoré par le poisson oxyrhinque, et réussit à reconstituer son corps; malgré tous ses efforts, elle ne put le rappeler à la vie, mais elle obtint au moins une compensation, celle d’être fécondée par lui et de mettre au monde un fils, qui devait devenir le vengeur de son père et le continuateur de l’œuvre interrompue par le crime de Set. Le petit Horus grandit, soigneusement caché par Isis dans ses marais impénétrables, et son premier soin, dès qu’il eut dépassé l’âge de l’enfance, fut de rendre à son père les derniers devoirs; aidé d’Anubis, il embauma le corps dont il fit la première momie, et institua les rites funéraires qui devaient assurer au mort la vie d’outre-tombe.

Osiris était le premier roi qui eût été atteint par la mort, tandis que ses prédécesseurs étaient devenus dieux, de rois qu’ils étaient, sans cette brutale transition; grâce à la momification et surtout aux cérémonies qu’Horus lui consacra, il put enfin être déifié à son tour et jouir d’une vie nouvelle dans le séjour des morts où il était descendu; comme il avait été roi sur la terre il devint roi dans les enfers qu’il réussit à transformer, de même qu’il avait transformé le monde des vivants; son domaine particulier, les champs d’Ialou et les champs d’Hotpou, devint par ses soins un pays fertile et bien arrosé, au lieu d’être une sombre caverne, où le soleil de nuit vient à peine jeter pendant de fugitifs instants quelques rayons de lumière; c’est dans ce quartier privilégié de l’autre monde qu’Osiris reçoit ses féaux, les morts, qui viennent se présenter devant son tribunal, prémunis contre la damnation éternelle par les rites institués par Horus, et qui peuvent dès lors jouir d’une vie nouvelle, à peu près semblable à celle de la terre.