Avant d’aborder l’étude de ce qui nous est parvenu de l’Egypte archaïque, ou préhistorique, nous devons rechercher si, aux époques pharaoniques, les habitants du pays avaient conservé un souvenir de ces temps lointains, du début même de leur race, une légende parlant de ces périodes fabuleuses. Les textes ordinaires ne racontent rien de semblable et il est même bien rare qu’on y trouve mentionné le terme de Shesou-Hor, «les suivants d’Horus», qui désigne les rois mythiques prédécesseurs des dynasties historiques. Par contre les listes royales les plus développées, comme celles de Manéthon et du papyrus de Turin, nous ont conservé des données plus précises sur ces souverains antéhistoriques: la nomenclature des premiers d’entre eux, puis un bref aperçu des dynasties qui suivirent, avec le total des années de règne de chacune d’entre elles: ce sont d’abord des dieux, puis des demi-dieux, et enfin des hommes.
A l’origine de l’histoire on a donc, ici comme partout, la légende, mais une légende dont le développement est loin d’avoir été aussi brillant que dans tant d’autres pays, une légende qui est restée la propriété des prêtres et des savants, non celle du peuple égyptien lui-même. N’ayant rien de poétique, cette tradition a pu se conserver plus pure et plus précise, mais on peut se demander si nous devons nous en féliciter, car entre les mains des prêtres, elle allait fatalement tomber dans le domaine théologique et symbolique, et le mythe religieux devait finir par absorber presque complètement le mythe historique, au point qu’il est le plus souvent difficile de délimiter les deux domaines. C’est dans un fatras de récits très plats et ennuyeux, souvent d’un mysticisme fantastique, que nous arrivons à grand’peine à distinguer les traits généraux de l’histoire primitive de l’Egypte.
A. LES DYNASTIES DIVINES
Les dieux cosmiques
Les premiers rois furent, au dire de la légende, les grands dieux d’Egypte, suivant le cycle qui avait été établi dans le sanctuaire d’Héliopolis, une des plus anciennes métropoles religieuses du pays. Ce cycle se composait d’une ennéade, c’est-à-dire d’un groupe de neuf dieux et déesses, et fut adopté dès l’Ancien Empire par tous les autres centres religieux de la vallée du Nil, qui se contentèrent de mettre à sa tête leur dieu local. La liste que nous donne Manéthon, et qui doit être d’origine memphite, place donc au premier rang des rois-dieux Héphaistos, Ptah, le grand dieu de Memphis, le démiurge, celui qui forma l’homme du limon de la terre, qui le modela à la main, de même qu’à l’autre bout de l’Egypte, c’était Khnoum d’Eléphantine qui l’avait façonné sur le tour du potier. Cette mention du dieu créateur comme premier roi d’Egypte est une indication très précise du fait que les habitants de la vallée du Nil se considéraient comme autochtones et croyaient que le premier homme avait été créé dans le pays même. Au papyrus de Turin, le premier nom royal a disparu.
Nous ne savons rien de ce règne de Ptah, qui probablement, sitôt son œuvre créatrice terminée, céda la place à son successeur Rà, le Soleil, le grand dieu d’Héliopolis et de la plupart des villes d’Egypte, chargé d’assurer l’existence et le développement de cette humanité primitive. Celui-ci, pendant son long règne, parcourait journellement ses domaines pour les constituer, les organiser et répandre sur ses sujets ses dons et ses bienfaits, mais tous ses efforts ne réussirent pas à lui attirer la reconnaissance de ces êtres primitifs, encore plus qu’à demi sauvages, ni même celle de ses descendants directs, les dieux, qui commençaient à se multiplier autour de lui. Ce roi-dieu était en une certaine mesure un homme, son grand âge l’avait considérablement affaibli, et, suivant les expressions pittoresques d’un texte égyptien, ses os étaient maintenant en argent, ses chairs en or, ses cheveux en lapis-lazuli; sa bouche tremblait, sa bave ruisselait vers la terre, sa salive dégouttait sur le sol. Profitant de cette décrépitude sénile, Isis, déesse de rang inférieur, employa les moyens les plus déloyaux pour lui arracher le talisman le plus précieux qui lui restât, le secret de son nom magique, grâce auquel elle comptait acquérir une puissance supérieure à celle des autres dieux. Les hommes eux-mêmes s’étant mis à conspirer contre leur débonnaire souverain, Rà se décida à faire un exemple, et après avoir consulté le conseil de famille, l’assemblée des dieux, il dépêcha Sekhet, la déesse à tête de lionne, avec ordre de les massacrer sans pitié, ce dont elle s’acquitta consciencieusement. La nuit seule l’arrêta dans sa course meurtrière, et Rà, contemplant le résultat obtenu, fut pris de pitié et résolut d’épargner le reste des humains; pour apaiser la déesse ivre de carnage, il fit mélanger de la bière et du suc de mandragores au sang des hommes et répandre à terre autour d’elle une quantité considérable de ce liquide. A son réveil, Sekhet aperçut ce breuvage, le but, s’adoucit, s’enivra et oublia ses victimes. Rà avait pardonné aux hommes qui se repentaient, mais, fatigué de régner, il abdiqua et choisit une retraite inaccessible sur le corps de la vache Nouït, déesse du ciel, sa fille; depuis lors, chaque jour, la barque qui le porte navigue sur les flancs de l’animal céleste pour se perdre à la nuit dans son corps même et reparaître le lendemain: le roi-dieu est devenu définitivement le dieu-soleil.
On discerne sans peine dans cette légende le souvenir d’un des cataclysmes qui bouleversèrent toute une partie du monde, comme ce déluge dont parlent les textes chaldéens aussi bien que la Bible, qui dévasta la Mésopotamie et les contrées avoisinantes tout au moins. Il était fort naturel que des désastres de cette nature fussent considérés comme le châtiment d’une humanité mauvaise et que, les dieux une fois apaisés, ils pardonnassent aux survivants et fissent avec eux un nouveau pacte, permettant à ces derniers de racheter leurs fautes par des sacrifices au lieu d’avoir à les expier par la mort des coupables. De même que Jahveh avait exigé de Noé un holocauste, Rà de même avant de monter au ciel, avait institué la coutume du sacrifice, première base du culte que les hommes devaient rendre aux dieux.