Au point de vue de la civilisation égyptienne, le nombre de documents originaux est considérable. En première ligne doivent être rangés les tableaux que les particuliers, grands seigneurs et fonctionnaires, faisaient sculpter ou peindre sur les murailles des chambres de leurs tombeaux, où étaient représentées en détail les scènes de la vie de tous les jours: ainsi le double du mort, son moi immatériel, qui continuait à vivre comme un esprit impalpable au fond du tombeau, auprès de la momie, pouvait encore jouir en une certaine mesure de la vie de ce monde en contemplant ces scènes familières: les figurations de la vie suffisaient au délassement d’une ombre, de même que la représentation des aliments pouvait assurer éternellement sa subsistance. Des trois grandes époques de l’histoire, l’Ancien Empire memphite, le Moyen et le Nouvel Empire thébain, un grand nombre de ces tombeaux sont parvenus jusqu’à nous, plus ou moins intacts, les mastabas d’abord avec leurs bas-reliefs, puis les hypogées avec leurs peintures. On y voit, en premier lieu une population rurale, occupée à l’élevage des bestiaux aussi bien qu’aux travaux des champs, labourage, semailles, récolte des céréales, vendanges et jardinage; puis de nombreux tableaux de chasse et de pêche, et, à côté de cela, des représentations de gens de métier, potiers, métallurgistes, orfèvres, chaudronniers, menuisiers, charpentiers, maçons sculpteurs, peintres, corroyeurs, cordonniers; un peu plus loin les délassements, musique, danse et jeux, et à certaines époques, des jeux gymniques, des exercices militaires, des scènes de recrutement. Nous possédons de très nombreux exemples de chacune de ces représentations qui souvent sont exécutées avec une délicatesse et un art remarquables et dont les variantes nous permettent de comprendre les scènes dans leurs moindres détails et de reconstituer l’action avec une certitude presque absolue.

Les fouilles ont mis à jour une grande quantité d’objets de toute espèce qui, pour les périodes très anciennes, suppléent à l’absence des représentations figurées et, pour les autres époques, les complètent. Ce sont des armes de toute sorte, depuis les lames de silex taillé jusqu’au poignard enrichi d’orfèvrerie, des outils d’agriculteurs, d’ouvriers, de gens de métier, puis des bijoux, des vêtements, des meubles, des vases, des instruments de musique, des ustensiles de ménage, bref tout ce qui était nécessaire à la vie, le tout conservé de la façon la plus merveilleuse dans un sol parfaitement à l’abri de l’humidité. Les outils préhistoriques se trouvent le plus souvent à la surface même du sol, à la lisière du désert, tandis que les autres objets, qui appartiennent aux époques historiques, proviennent soit des ruines des villes antiques, soit le plus souvent du fond des tombeaux, où ils avaient été déposés auprès du mort, toujours dans le but de placer autour de celui-ci ce qui pouvait lui être nécessaire pour sa vie d’outre-tombe. A certaines époques, on se contentait de peindre sur les parois de son sarcophage les divers objets qui devaient faire partie du mobilier funéraire, la représentation figurée pouvant remplacer l’objet lui-même.

Les Egyptiens ont énormément écrit et toujours, grâce au climat de leur pays, beaucoup de leurs manuscrits nous sont parvenus, écrits sur des rouleaux de papyrus dans cette écriture cursive que nous avons l’habitude d’appeler hiératique; ce sont des lettres, des comptes, des contrats, des actes judiciaires, des traités de médecine ou de géographie, et surtout des compositions littéraires qui sont pleines de détails de toute sorte sur la vie ordinaire. Ainsi pour ne citer qu’un exemple, cette satire des métiers, où un scribe, afin de mieux faire valoir l’excellence de sa profession, dénigre successivement toutes les autres carrières et fait ressortir avec une ironie souvent mordante la condition pitoyable des gens qui pratiquent les divers métiers.

Toutes ces données d’ordre si divers nous permettent de nous rendre un compte assez exact de ce qu’était la civilisation égyptienne: elles s’enchaînent naturellement avec les données historiques, et ainsi nous pouvons dès maintenant tracer pour chacune des grandes époques un tableau d’ensemble qui doit correspondre de bien près à la réalité, et reconstituer le développement chronologique de la civilisation égyptienne.


[CHAPITRE II]

L’ÉGYPTE LÉGENDAIRE