Cette énumération, forcément incomplète, permet de se rendre compte du genre de documents que nous avons à notre disposition; quelque nombreux qu’ils soient, ces monuments ne nous donnent pas sans doute la possibilité de reconstituer l’histoire d’Egypte comme on l’a fait pour la Grèce et pour Rome. Ces peuples sont, il est vrai, plus rapprochés de nous dans le temps, et en outre ils ont l’immense avantage d’avoir eu des historiens. En Egypte rien de semblable, et il ne paraît pas que jamais un Egyptien ait songé à faire la description des événements qui se passaient de son temps et sous ses yeux, à les étudier et à les apprécier par lui-même; comme dans beaucoup de pays d’Orient, l’esprit de l’histoire n’existait pas dans l’Egypte ancienne.
En somme, à part un certain nombre de règnes qui sont un peu mieux connus que les autres, ceux de quelques rois de la XIIme dynastie et du commencement du Nouvel Empire thébain, il nous manque presque tous les détails et un bon nombre de faits généraux, et nous ne pouvons dans ces circonstances songer à reconstituer entièrement l’histoire politique, administrative, diplomatique, militaire et commerciale du pays; nous devons nous contenter d’une histoire générale où quelques grands événements sont reliés par des noms, un squelette d’histoire, auquel il manque encore bien des éléments, mais qui constitue un ensemble des plus remarquables quand on songe qu’il s’étend sur une période de plus de 4.000 ans, entièrement inconnue il y a peu de temps encore.
Chronologie
Malgré les données très précises de Manéthon et des fragments du papyrus de Turin, la chronologie égyptienne ne peut encore être établie de façon certaine, et cela pour deux raisons principales: la première est le fait que dans les époques de trouble il y eut souvent, non pas un seul souverain gouvernant tout le pays, mais deux ou même plusieurs rois règnant chacun sur une partie plus ou moins grande de l’Egypte; les chronographes énumèrent ces dynasties les unes à la suite des autres sans indiquer laquelle aurait dû légitimement occuper le trône des Pharaons, sans même dire qu’il s’agit de dynasties collatérales. Une cause d’erreurs plus grande encore c’est que les Egyptiens ont toujours vécu au jour le jour, qu’ils n’avaient pas d’ère ni de division normale du temps: les années se comptent à nouveau pour chaque règne à partir de l’avènement du roi; aucun lien chronologique n’existe donc entre les divers souverains, de sorte que non seulement la longueur des règnes, mais même l’ordre de succession reste souvent problématique. L’année égyptienne étant de 365 jours, se trouvait tous les quatre ans en retard d’un jour; pour remédier à cet inconvénient, on imagina l’institution des périodes sothiaques, périodes de 1.460 années ordinaires correspondant à 1.461 années réelles, au bout desquelles l’ordre régulier des saisons se trouvait rétabli. Nous ne savons du reste pas de quelle époque date cette réforme purement scientifique qui n’a jamais servi à l’établissement d’une ère, ni si elle est, comme beaucoup le prétendent, fort ancienne, car les astronomes égyptiens observèrent toujours avec beaucoup d’exactitude le lever héliaque de l’étoile Sothis, ou Sirius; pour nous cette réforme prête à des calculs fort compliqués sur la correspondance entre l’année vague et l’année réelle, calculs qui paraissent le plus souvent arbitraires. Il semble plus normal d’admettre, comme certains auteurs modernes, que les Egyptiens, voyant leurs mois et leurs saisons se déplacer peu à peu, les rétablissaient de temps à autre, artificiellement et sans règle fixe. Cette question très complexe est, comme on le voit, loin d’être élucidée: les périodes sothiaques, au lieu de simplifier les calculs chronologiques, n’ont d’autre résultat pour nous que d’y introduire une nouvelle inconnue et peut-être une nouvelle chance d’erreur.
Ces raisons expliquent de façon suffisante les différences parfois considérables qui existent au point de vue des dates entre les divers historiens; les uns allongent démesurément la durée de l’histoire en ajoutant bout à bout toutes les dynasties connues, tandis que d’autres, procédant en sens inverse, la rétrécissent de façon très exagérée. Les premiers placent l’avènement de Ménès, le premier roi d’Egypte, en l’an 5.510 avant J.-C, les autres, qui sont les plus en faveur aujourd’hui, en 3.315: il y a donc un écart de plus de deux mille ans entre ces deux appréciations extrêmes, et c’est très vraisemblablement dans cet intervalle que devrait se placer la vraie date de la fondation de la monarchie égyptienne. Sans avoir la prétention de vouloir trancher la question, je pense qu’en la fixant de façon approximative aux environs de l’an 4.000, on ne doit pas s’éloigner beaucoup de la vérité. Du reste pour tout ce qui est des périodes les plus reculées, il est prudent de s’abstenir de donner des chiffres précis, et préférable d’indiquer, et encore sous toutes réserves, les siècles et non les années. Ce n’est guère que pour le début du Nouvel Empire thébain que les égyptologues tombent à peu près d’accord pour le placer au commencement du XVIme siècle avant notre ère; la certitude absolue n’existe qu’à partir des rois saïtes, au VIIme siècle.
La civilisation égyptienne
L’Egypte a pour nous une importance bien plus considérable qu’on ne le suppose d’habitude, car c’est là qu’en somme nous devons chercher le berceau de notre civilisation: c’est en effet de la vallée du Nil qu’est sorti le germe qui, dans des contrées moins favorisées de la nature et sous un climat plus rude, devait se développer de façon inattendue, se transformer entièrement et prendre un essor incomparable, tandis que dans son pays d’origine il se modifiait à peine, son développement restant toujours normal et progressif, mais très lent; de là vient cette légende, bien difficile à déraciner aujourd’hui, d’une Egypte immuable comme les pyramides, n’ayant subi aucune variation pendant toute la durée du règne des Pharaons, légende qui repose sur une apparence seulement. Les besoins de l’homme, dans un pays aussi privilégié que l’Egypte, se réduisent à peu de chose; l’habitant des pays chauds est moins actif que celui des contrées où le climat est plus rigoureux, et une fois qu’il a trouvé, sans grandes difficultés, le nécessaire et même un peu de superflu, il est naturel qu’il se laisse aller à son indolence native et qu’il ne tende pas son énergie à chercher des perfectionnements de bien-être dont le besoin absolu ne se fait pas sentir. Il y a progrès néanmoins, et progrès très appréciable, dans des pays comme l’Egypte surtout, où nous pouvons maintenant comparer entre eux une si grande quantité de monuments d’époques très diverses. Nous constatons que chez ce peuple la civilisation, une fois sa voie tracée, la suit sans jamais s’en écarter; les bouleversements politiques n’arrivent même pas à la faire sortir du chemin montant en pente douce sur lequel elle s’est engagée. Ces grandes crises historiques nous permettent cependant de marquer dans l’histoire de la civilisation un certain nombre d’étapes et de discerner mieux, en les groupant par époques, les progrès réalisés au cours des siècles; nous sommes en effet assez documentés maintenant pour pouvoir apprécier de façon certaine et suivre pas à pas ces progrès qui ne sont pas apparents à première vue, mais qui sont beaucoup plus sensibles qu’on ne pouvait se l’imaginer il y a trente ans encore.
Après avoir passé en revue les sources de l’histoire d’Egypte, il reste à donner un aperçu sommaire des documents que nous possédons sur les mœurs des Egyptiens, leur vie publique et privée, leurs institutions, leur industrie, leur commerce, en un mot leur civilisation. Les écrivains classiques nous ont fourni, ici comme pour l’histoire, un bon nombre de renseignements, Hérodote le premier, puis Diodore, Strabon et tous les autres, et ce qu’ils nous disent peut servir, soit à diriger nos recherches, soit à confirmer les données des monuments originaux. De même les études faites par les membres de la Commission d’Egypte et les observations des divers voyageurs du XVIIIme et du commencement du XIXme siècle sur les mœurs et coutumes des Egyptiens avant l’expansion de la civilisation européenne dans la vallée du Nil, nous fournissent de précieux points de comparaison et même souvent l’explication de bien des détails relatifs aux habitudes anciennes, sur lesquelles les monuments sont trop peu explicites.